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pauvreté : aux sources de la honte
"Depuis son enfance, Pierre vivait à l'intérieur d'une maison en bois dans une petite ville de Normandie, avec ses parents et ses cinq frères et soeurs. Son père est ouvrier. Sa mère femme de ménage. Famille pauvre, à la limite du quart-monde. Lorsqu'il
parle de cette période, Pierre évoque principalement toutes les humiliations
dues à la pauvreté de ses parents : humiliation face aux camarades de
classe qui se moquaient de la "baraque" où il vivait ; humiliation à
la piscine lorsqu'il refuse de se déshabiller parce que ses parents ne peuvent
pas lui payer un maillot de bain, ce qu'il n'ose expliquer à ses professeurs,
préférant la punition à l'aveu ; humiliation d'avoir à porter des lunettes
de la sécurité sociale, qu'il s'empresse de jeter ; humiliation lorsque sa mère
l'envoie à l'épicerie, dans laquelle elle a une ardoise, pour faire les
courses d'alimentation, et qu'il se fait publiquement rabrouer parce qu'il ose
demander une plaque de chocolat ; humiliation lorsque, à la distribution des
prix, sa famille est absente parce qu'ils n'ont pas d'"habits du
dimanche". Les
hontes de Claude, de Bernadette et de Pierre sont similaires. On y retrouve une
dualité entre des éléments objectifs et subjectifs. A un premier niveau, ils
partagent la honte de leur milieu, de leur famille, à travers les multiples détails
de la vie quotidienne qui suscitent le mépris des autres et le rejet. Dans ces
exemples, l'humiliation est directement produite par la pauvreté. Faute
d'argent, l'enfant ne peut se procurer les objets qui lui permettraient de
s'assimiler aux autres, d'être comme eux. Il est constamment renvoyé à sa
différence. Non seulement cette différence l'isole, mais elle lui renvoie son
manque, son infériorité économique et, en conséquence, son
"inadaptation" sociale. A
un deuxième niveau, ils ont honte de leurs parents et
honte d'avoir honte d'eux. Ils les voient rabaissés et humiliés. Cette
vision provoque un mélange de colère, de frustration, de haine, de déception
et d'impuissance... L'effondrement de l'image de l'idéal parental est toujours
un choc pour un enfant, quel que soit son milieu social. Mais la pauvreté
confronte très jeune à l'image négative qu'elle engendre dans le regard des
autres. Les termes employés couramment sont significatifs :
"minables", "cracras", "pauv'types", "bons à
rien", "miséreux", "culs-terreux"... dans tous ces
mots il y a un glissement entre situation sociale et qualité morale : pauvreté
= saleté et nullité. Lorsque l'enfant rencontre la haine de la pauvreté "objective", il rencontre également la haine pour ses parents qui incarnent cette pauvreté. Il est envahi de colère contre ses parents impuissants, méprisés, incapables de le protéger et qui sont responsables des multiples humiliations qu'il subit. Mais cette haine ne peut s'exprimer. Haïr ses parents, il n'y a rien de plus monstrueux. Et l'enfant a honte de ce sentiment qui l'habite. On constate un mouvement de renforcement entre la honte produite par les humiliations liées à la pauvreté, la honte de voir ses parents invalidés par les autres, la honte des sentiments de haine et de mépris vis-à-vis de ses propres parents. (...)
L’assistance
n’est pas une violence de même nature que l’exploitation économique ou la
misère. Bien au contraire, l’assistance est une tentative pour gérer les
effets de l’inégalité et de la pauvreté en apportant une aide à ceux qui
sont démunis. Et pourtant l’assistance est souvent vécue comme une épreuve
humiliante parce que l’aide est subordonnée à une série de conditions qui
sont autant de “ symptômes ” de la considération sociale dont
l’assisté est l’objet. Cette considération n’est pas évaluée de la même
façon selon que l’on interroge les professionnels de l’assistance ou les
usagers. Un
certain nombre des RMIstes que nous avons interviewés nous ont parlé de "parcours
du combattant" pour évoquer l’ensemble des démarches qui sont nécessaires
pour obtenir une aide. On sait pourtant que l’instauration du RMI a été
justement pensée pour simplifier, accélérer et unifier les procédures, face
à un système d’aide sociale dont la complexité est reconnue par tout le
monde. Plus généralement les usagers expriment beaucoup d’ambivalence face
à l’assistance. D’un côté, ils en reconnaissent la nécessité et
valorisent le travail de ceux qui acceptent de les écouter et de s’occuper
d’eux ; d’un autre côté, ils expriment une colère et une souffrance d’être
obligés de se soumettre à des procédures qu’ils vivent comme inutiles,
contraignantes ou dévalorisantes. La
plupart des assistés sont “ obligés ” de demander une aide.
C’est pour eux une nécessité souvent liée à une question de survie. Ils
sont donc contraints de se soumettre à ces procédures et d’accepter une
relation dans laquelle ils se sentent dominés. L’humiliation vient d’abord
de cette obligation de se soumettre, elle est entretenue par le sentiment d’être
traité comme un objet et même parfois méprisé. C’est d’ailleurs plus
dans le fonctionnement du système que dans la nature des relations avec les
professionnels de l’assistance que le sentiment d’humiliation se développe
: le fonctionnement bureaucratique et impersonnel de beaucoup de services
sociaux conduit à privilégier le respect des procédures à la qualité de la
relation. On le perçoit en particulier à travers trois éléments caractéristiques
des systèmes d’aide : le contrôle, l’attente et le mécanisme de la porte
tournante.
La plupart des services d’assistance subordonnent l’aide à des conditions préétablies. D’où une demande de justificatifs, de papiers divers pour pouvoir en bénéficier. Une fois la légitimité de la sélection établie, se déroule un processus bureaucratique qui met à distance le bénéficiaire, l’oblige à rentrer dans les normes de l’institution aidante et à se soumettre à l’ordre institutionnel. La conséquence de cette soumission objectivante et normalisante est le sentiment, partagé par les usagers, que l’aide doit se mériter, qu’elle est la contrepartie de sa bonne volonté à se soumettre, qu’il y a un prix à payer : “ Rien n’est jamais gratuit pour un pauvre. ” Simone, quarante ans, au chômage depuis cinq ans raconte dans un groupe de RMIstes : “ Vingt-cinq ans de boulot, je me retrouve au chômage et on me demande des papiers, des entretiens... J’ai ma fierté, je ne vais pas magouiller, me mettre à genoux. C’est un droit. Chaque semaine, il faut faire ça, donner un papier. Je vais à l’ANPE et je me fais engueuler... Au lieu de m’aider, on me fait des reproches...”
“Partout
où je vais, je me retrouve dans une file d’hommes en
train d’attendre. Tout s’agite autour de nous, et nous sommes là,
immobiles, pétrifiés, inutiles” (J.-L. Porquet, 1988). Comme si le temps de
l’assisté n’avait pas d’importance. Le fait de considérer que le temps
d’une personne est moins précieux que le sien, conduit à dévaloriser cette
personne, à la déconsidérer. Si son temps n’a pas de prix, c’est la
personne elle-même qui est en fait considérée comme “ quantité négligeable ”.
Ce qui n’a pas de prix ne compte pas ! Comment alors prétendre apporter une
aide, une requalification, une ré-assurance à quelqu’un dont on néglige
ainsi l’existence ? La qualité de l’accueil est un bon analyseur de la
considération que l’on attache aux personnes que l’on reçoit.
La
résolution des problèmes est toujours différée dans le temps ou dans
l’espace. Il manque toujours un papier, la réponse est toujours ailleurs : “ Revenez
demain ! ”. La multiplication des papiers à présenter, des démarches
à effectuer est un élément de sélection et d’adaptation au système de
l’assistance. Il signifie que l’assisté doit toujours être disponible,
doit toujours répondre à ce qui lui est demandé, doit montrer sa bonne volonté
à s’adapter au système et en même temps il signifie que la résolution des
problèmes auxquels il est confronté est toujours ailleurs, toujours différée
soit dans l’espace soit dans le temps. Il
suffit, pour s’en convaincre, de faire l’inventaire des papiers exigés pour
obtenir une aide médicale gratuite à un bureau d’aide sociale : carte
d’identité, carte de sécurité sociale, dernière quittance de loyer, livret
de famille, dernier avis d’imposition, bulletin de salaire des trois derniers
mois, justificatif du dernier versement des allocations familiales, carte ANPE,
relevé d’ASSEDIC, etc... En ce qui concerne les démarches, André décrivait
ainsi son circuit. Il avait dû aller au bureau d’aide sociale, puis à la
mairie, puis retourner au bureau d’aide sociale, puis voir le médecin, puis
voir une assistante sociale, puis l’hôpital, puis revoir le médecin, puis
encore le bureau d’aide sociale, puis une pharmacie, puis le médecin, puis le
bureau d’aide sociale, puis la pharmacie, pour obtenir une consultation médicale
et les médicaments. Pour le traitement, il lui fallait encore faire une
quinzaine de démarches, ce qui nécessitait de sa part d’être
particulièrement bien-portant pour pouvoir se soigner ! Ce qui
signifiait aussi qu’on suspectait en permanence sa bonne foi et qu’il lui
fallait constamment se justifier."
©
jacques Bichot |