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Le rôle éducatif des parents

 

par Jacques BICHOT

 

bulletLes parents au coeur du processus éducatif
bulletInculquer ou éveiller ?
bulletEduquer à l'ouverture et à la responsabilité
bulletEduquer est un art
bulletFermeté et tendresse : l'alliage magique
bulletPour une société moins tentatrice
bulletL'éducation : une responsabilité exaltante

 L’attention s’est récemment focalisée sur la délinquance juvénile. Les media ont porté à ce phénomène une attention soutenue, ce qui a amené diverses personnalités politiques à proposer leurs « remèdes ». Ingrédient commun : faire appel au sens des responsabilités des familles, et particulièrement à leur responsabilité éducative. Certains ont même proposé de punir les parents de jeunes délinquants par le biais des allocations familiales. Ainsi, dans un contexte qui n’est sans doute pas celui que l’on aurait préféré, le Gouvernement et le monde politique ont-ils redécouvert une réalité essentielle : la famille exerce une fonction éducatrice sans laquelle le fonctionnement de la société est mis en péril.

 « Les parents de la génération en âge d’avoir des enfants ne savent plus comment les éduquer. Ils ont de grosses difficultés de communication avec leurs enfants. On voit de plus en plus d’enfants mal élevés, qui ne respectent plus leurs parents ou même leurs enseignants, qui s’expriment mal. Il faut donc réapprendre aux enfants le sens du bien et du mal, quelques notions de morale élémentaire. »

La femme qui dresse ce constat un peu sombre et appelle les parents à jouer davantage leur rôle éducatif n’est pas française, ni même européenne : c’est Madame Mayumi Moriyama, qui fut ministre de l’Education du Japon de 1991 à 1993, et qui préside actuellement la commission sur l’éducation du Parti Libéral Démocrate, au pouvoir dans ce pays[1]. La difficulté rencontrée par de nombreux parents français à exercer efficacement leurs fonctions éducatives n’est donc pas une spécificité hexagonale : il existe aujourd’hui un réel problème dans bien des pays et des cultures très diverses.

LES PARENTS AU COEUR DU PROCESSUS EDUCATIF

La famille est au centre même du processus éducatif.  « avant l’école, pendant l’école, après l’école, il y a la famille ». Les parents ont à porter cette responsabilité primordiale : conduire leurs enfants vers l’état adulte. Ils peuvent et doivent sous-traiter certains aspects du processus éducatif, notamment l’apprentissage des savoirs scolaires et la formation professionnelle, mais ce n’est en aucun cas un abandon de responsabilité : les parents doivent surveiller le bon déroulement des opérations, motiver l’enfant puis l’adolescent dans son apprentissage, l’encourager, l’accompagner, l’orienter puis, quand il grandit, l’aider à s’orienter lui-même. Ils doivent aussi, parfois, prendre la décision difficile de changer de fournisseur : retirer l’enfant d’un établissement scolaire, ou d’un club sportif, ou d’un centre de loisirs, s’il s’avère que l’action éducative de cet organisme n’est pas bonne pour l’enfant.

L'UNION des familles réclame le libre choix de l’école

A cet égard, L'UNION DES FAMILLES réaffirme le droit naturel des parents à choisir les établissements scolaires auxquels ils confient leurs enfants. L’arrêt Lida du Conseil d’Etat en date du 12 octobre 1973, toujours d’actualité, constate dans son considérant principal : « aucun principe de droit ni aucune disposition de loi ou de règlement n’a reconnu aux parents des enfants d’âge scolaire le droit de choisir librement l’établissement devant être fréquenté par leurs enfants ». L'UNION DES FAMILLES exprime son indignation : qu’une telle carence existe au pays des droits de l’homme, au pays de la liberté, est inadmissible. La liberté de choix signifie concrètement, entre autres choses, la fin de la carte scolaire en tant que contrainte juridiquement opposable aux parents. Une loi, ou mieux un texte de portée constitutionnelle, devrait affirmer solennellement cette liberté.

L'UNION DES FAMILLES appelle les parents à suivre activement la scolarité de leurs enfants

Il arrive que des parents, dépassés par les événements, ou insouciants, ne se préoccupent guère de ce que leurs enfants font en classe. Ce n’est pas agir de façon responsable. L’enfant a besoin de sentir que ses parents s’intéressent à ses études. L’apprentissage de la lecture et de l’écriture, par exemple, s’effectue beaucoup mieux si les parents motivent l’enfant en lui montrant que la lecture introduit à un monde plein de richesses et de découvertes. Même des parents analphabètes peuvent donner à leurs enfants l’envie d’apprendre à lire ! Il suffit qu’eux-mêmes aient un désir réel que l’enfant pénètre dans ce monde d’où ils sont exclus. Fort heureusement, nos enfants vont souvent plus loin que nous, sans que cela rende impossible notre rôle éducatif.

L'UNION DES FAMILLES organise des formations pour faciliter ce suivi de la scolarité

Les programmes et les méthodes pédagogiques évoluant sans cesse, même les parents ayant fait des études poussées sont souvent désorientés par ce que leurs enfants font en classe. Ils ont besoin, non pas d’apprendre tout ce que l’école enseigne à leurs enfants, mais ce qui est nécessaire pour comprendre les problèmes d’orientation, mesurer les progrès accomplis ou prendre conscience d’éventuelles lacunes ou retards.

Comment l’indispensable dialogue parents-enfants relatif au travail scolaire peut-il se dérouler si pour les parents le monde dans lequel l’enfant vit une grande partie du temps est totalement inconnu ? Il faut donc organiser des sessions au cours desquelles les parents puissent se « recycler » en matière de fonctionnement du système scolaire. L'UNION DES FAMILLES ne peut certes organiser de telles formations qu’à une toute petite échelle, mais elle refuse de s’en désintéresser ; elle entend donner l’exemple, en espérant que le recyclage permanent des parents fera bientôt partie des fonctions des enseignants. Le rôle de ceux-ci n’est pas seulement d’instruire les enfants : il est aussi de donner aux parents les moyens de suivre activement la scolarité de leurs enfants.

L'UNION DES FAMILLES prône une véritable collaboration parents-enseignants

L’implication des enseignants dans la formation continue des parents ne serait-elle pas en outre le meilleur moyen de nouer des liens entre ces deux catégories d’éducateurs ? L'UNION DES FAMILLES a toujours considéré qu’une bonne collaboration entre parents et enseignants est indispensable, dans l’intérêt de l’enfant : celui-ci ne doit pas se trouver pris entre des adultes qui tirent à hue et à dia, ce serait très dommageable pour le développement de sa personnalité. Il importe donc de trouver les moyens d’améliorer la cohérence entre les deux actions éducatives, celle de la famille et celle de l’école. Pour collaborer, pour agir de façon cohérente, il faut se connaître, se parler, se fréquenter ; les sessions de formation des parents aux programmes, méthodes pédagogiques, modes d’orientation, etc, seraient une excellente occasion de développer les contacts nécessaires.

Les grands-parents : des auxiliaires précieux, mais des auxiliaires

Les grands-parents ont incontestablement un rôle important à jouer auprès de leurs petits-enfants. Ils sont appelés à les prendre en charge dans bien des circonstances ; ils peuvent leur parler de l’enfance de leurs parents ; ils les introduisent dans la dimension du temps, en leur faisant connaître de façon vivante, personnelle, une époque où la vie était bien différente.

Les grands-parents peuvent contribuer largement à l’éducation de leurs petits-enfants : us et coutumes, savoirs divers, politesse, morale, religion le cas échéant. Ils sont souvent là dans des moments de difficulté, par exemple  quand le couple parental traverse une crise ou quand le jeune vit un échec scolaire ou une peine de coeur. Ils peuvent être les confidents de premiers émois amoureux ou ceux d’une réflexion difficile en matière d’orientation scolaire et professionnelle. Bref, il est peu de domaine où les grands parents ne soient pas susceptibles de jouer un rôle éducatif.

Mais attention ! Le grand-père ne doit pas se prendre pour le père ; la grand-mère ne doit pas se substituer à la mère. Sans détailler ici les raisons pour lesquelles les psychologues conseillent de veiller à éviter toute confusion, une chose est claire : comme les enseignants, les grands-parents doivent rester en arrière des parents, à qui revient, et à eux seuls, la plénitude de la responsabilité éducative. Il peut parfois être frustrant pour des grands-parents encore jeunes de ne pas renouer avec les comportements qu’ils avaient eus un quart de siècle auparavant avec leurs propres enfants, mais il leur faut apprendre à vivre quelque chose de nouveau. D’ailleurs, n’est-ce pas cela, être encore jeune ?

INCULQUER OU EVEILLER ?

Jean-Jacques Duby, directeur général de Supélec, faisait remarquer récemment[2] que l’éducation s’inspire de principes tantôt sophistiqués, et tantôt simplistes, selon les époques. La maïeutique[3] de Socrate relève de la première catégorie : fils de sage-femme, ce philosophe se flattait d’accoucher les esprits des pensées qu’ils contiennent sans le savoir. A cette école se rapporte la démarche consistant à faire prendre conscience à l’enfant de ses potentialités, à miser sur son activité, sa capacité à découvrir ce qu’il porte en lui, en l’encourageant, en accompagnant et en  dirigeant parfois ses efforts, comme le fait la sage-femme qui réconforte la parturiente et l’aide à « pousser » à bon escient. C’est ce que nous appellerons l’éveil.

Au début du haut moyen âge, mille ans plus tard, la conception de Saint Benoît, à en croire Duby, était beaucoup plus fruste : « celui qui sait parle et enseigne, celui qui ne sait pas se tait et apprend ». Il s’agit là de transmission au sens le plus strict du terme : le savoir passe de l’un à l’autre, l’élève copiant le maître sans rien tirer de son propre fonds.

L'UNION DES FAMILLES réfute l’opposition inculquer/éveiller

Il serait facile de se gausser de cette pédagogie sommaire, mais ne serait-ce pas injuste ? Si elle est fondamentalement appel à la liberté et à l’initiative, l’éducation n’en comporte pas moins une certaine dose de « dressage ». Se limiter à la reproduction d’un modèle (le « dressage ») serait mutilant et réducteur ; mais ne miser que sur l’inventivité du jeune risquerait d’échouer par excès d’optimisme : « qui fait l’ange fait la bête », dit le proverbe. Socrate et Saint Benoît nous indiquent peut-être des dimensions de la pratique éducative plus complémentaires qu’opposées.

Le bébé auquel ses parents apprennent à se nourrir et à dormir à des heures régulières n’est pas en mesure de comprendre ce que ses parents lui inculquent sans lui demander son avis : des horaires, un certain rythme. Pourtant, si de telles habitudes ne sont pas prises très tôt, il est ensuite difficile d’acquérir les disciplines indispensables pour mener une vie professionnelle : combien de jeunes sont lourdement handicapés parce que se lever à heure fixe, être ponctuel au travail, respecter les délais, constitue pour eux une contrainte difficile à supporter ? Sans un certain nombre d’automatismes, de règles intériorisées très jeunes, la vie en société est difficile à vivre. Le langage en est le meilleur exemple : on ne laisse pas chaque enfant inventer ses propres mots, si ce n’est en petit nombre, car sinon ce serait la tour de Babel, il n’y aurait plus de communication possible.

L’apprentissage des règles doit se faire dans un climat d’amour

Il faut que l’enfant apprenne les règles sans lesquelles il n’y a pas de vie commune possible, cela est indubitable. Mais un tel apprentissage peut se faire de deux manières : soit dans le cadre d’une relation froide, distante, voire humiliante ou méchante ; soit dans un climat d’affection, de confiance, de bienveillance.

Dans le premier cas, l’enfant acquiert des automatismes, mais il les hait. La discipline qu’impose la vie en société est pour lui marquée négativement, de façon indélébile. Elle constitue un « sur-moi », comme dit Freud, qui a été plaqué par force, et que la personne déteste. Une telle éducation engendre des frustrations, des révoltes, et beaucoup de malheur. Que les règles qui nous ont été inculquées à l’âge tendre l’aient été sans affection, et toute autorité, toute règle est ensuite perçue comme la reproduction de ce viol primitif de la personnalité.

Dans le second cas, c’est-à-dire si l’enfant a été entouré de tendresse dans l’acte même par lequel il a été en quelque sorte « dressé », les règles sont pour lui quelque chose d’aimable. Il éprouve en les respectant la satisfaction de faire plaisir à quelqu’un qui le comble de bonheur. L’enfant auquel les normes de politesse, par exemple, ont été inculquées sans amour, assimilera sa vie durant la politesse à l’humiliation d’avoir été soumis à une volonté froide ou hostile. Il ne pourra se libérer qu’en secouant ce carcan ; il lui faudra être mal-élevé pour être lui-même. Au contraire, celui qui a été éduqué à la politesse avec tendresse (ce qui n’exclut nullement la fermeté !) s’épanouit chaque fois qu’il fait preuve de savoir-vivre, car en étant courtois et bien élevé il a le sentiment d’agir de son propre chef, conformément à un choix personnel.

Ainsi l’éducation réussie n’est-elle pas celle qui a inculqué beaucoup de préceptes par n’importe quels moyens ; elle consiste à avoir gravé avec beaucoup d’amour sur la cire molle qu’est le cerveau enfantin. Surtout pas de gravure à l’acide ! seulement de la gravure à l’amour ! Mieux vaut n’avoir enseigné à l’enfant qu’un nombre limité de comportements et de règles, mais les lui avoir fait aimer, car ensuite il pourra en apprendre d’autres, la règle étant pour lui aimable en raison du caractère positif de son expérience primitive.

Une imitation libératrice

L’homme apprend pour une large part en imitant. Le bébé reproduit des sons, puis des mots, puis des phrases : c’est ainsi qu’il apprend à parler. Mais  il y a imitation et imitation :

·       l’imitation servile enferme celui qui la pratique ; il ne peut rien faire d’autre que ce que fait son modèle ; toute autonomie, toute originalité lui est interdite.

·       l’imitation libératrice ouvre le champ des possibles ; après avoir reproduit textuellement des phrases, l’enfant va se mettre à en créer lui-même ; l’imitation n’était qu’un point de départ, une introduction au plein sens du terme : ce qui lui permet d’entrer dans un nouvel espace, un lieu d’action et de création.

Il importe au plus haut point que les parents engagent leurs enfants sur le chemin de l’imitation libératrice. L’imitation servile est castratrice, elle brise les ressorts de la personnalité, le goût de l’action ; elle fait des personnes dociles, du moins tant qu’elles ne se révoltent pas, mais sans initiative. Tandis que l’imitation libératrice prépare à un monde dans lequel il y a toujours à apprendre, toujours à prendre modèle, mais aussi toujours à inventer, toujours à personnaliser.

Eduquer à l’imitation libératrice ne relève pas de la recette. Il faut surtout encourager l’enfant, d’abord à copier, puis à aller plus loin. Il faut lui manifester notre satisfaction quand il prend une initiative, quand il s’écarte du modèle pour essayer, sans doute en tâtonnant, sans doute avec des maladresses, de faire quelque chose d’original. Chacun a droit à l’erreur : l’enfant doit le comprendre, il doit s’en apercevoir aux réflexions, aux attitudes de ses parents quand il expérimente. Il est bon que les parents manifestent leur joie aussi bien quand l’enfant a essayé de faire quelque chose d’original, même si ce n’est pas très réussi, que lorsqu’il a bien fait le perroquet (la reproduction pure et simple du modèle). Cette remarque vaut également pour les enseignants.

EDUQUER A L’OUVERTURE ET A LA RESPONSABILITE

« Eduquer » combine le verbe ducare, conduire, et l’adverbe ex, hors de. Eduquer un enfant, c’est donc le conduire quelque part, vers un but qui le dépasse. L’éducation nous apprend à sortir de nous-mêmes, de nos préoccupations égoïstes, de nos points de vue étriqués, pour adopter une vision plus large, tenant compte des autres, de ce qu’ils savent, de ce qu’ils pensent, de ce qu’ils ressentent.

L’éducation comme ouverture au monde

Il est banal de dire que l’éducation doit ouvrir l’esprit. Le contraire d’une personne éduquée est un personnage obtus, c’est-à-dire fermé, borné, incapable de s’intéresser à ce qui n’est pas son univers familier, à ce qu’il ne connaît pas déjà. L’élève obtus ne parvient pas à suivre le professeur dans le monde nouveau auquel celui-ci cherche à l’introduire. La nouveauté l’effraie, le bloque, lui ôte ses moyens. Il ne respire à l’aise que dans un cadre connu de longue date. Le monde extérieur, le vaste monde, est pour lui a priori hostile.

L'UNION DES FAMILLES s’interroge évidemment sur les raisons d’un tel blocage, qui affecte trop de nos contemporains, les rendant inadaptables à l’évolution du monde dans lequel ils vivent. Les origines d’une telle infirmité remontent vraisemblablement, dans bien des cas, à l’enfance, voire à la petite enfance. La formation d’esprits ouverts, d’hommes qui n’aient pas peur de la nouveauté ni de l’inconnu, commence très tôt.

La sécurité affective de l’enfant, source première de l’ouverture d’esprit

L’enfant fait naturellement confiance, tant qu’il n’a pas éprouvé une cruelle déception de la part de ceux à qui il se fie entièrement. La confiance, l’optimisme, sont les racines de l’ouverture au monde. Or ces attitudes se forgent dans le rapport à la mère, d’abord, puis au père : leur bonté, le fait qu’ils veuillent fondamentalement du bien à l’enfant, y compris quand ils le corrigent, est ce qui permet à la confiance de se développer.

Si ses parents sont durs avec lui, l’enfant se représentera le monde extérieur comme hostile. Le conte du Petit Poucet ne reflète pas seulement la dureté d’une époque où il arrivait assez souvent que des parents n’aient pas de quoi donner à manger à leurs enfants ; il évoque, pour la conjurer, une peur enfantine fondamentale : la crainte que les parents ne nous aient donné la vie, ne nous aient fait sortir de la poche amniotique, que pour nous abandonner dans un milieu hostile, pour nous livrer à des puissances maléfiques, sans exercer la protection que nous attendions d’eux.

L’insécurité affective du bébé puis de l’enfant est ainsi à l’origine de repli sur soi, d’incapacité à aborder sereinement les connaissances, les personnes, les lieux, les événements nouveaux. Les adultes qui ont eu la chance d’avoir des parents aimants et convenablement protecteurs (à ne pas confondre avec surprotecteurs) sont armés pour partir à la découverte. Ils ont certes appris la prudence : leur optimisme n’est pas béat. Mais ils n’ont pas dans la profondeur de leur âme cette peur latente qui taraude ceux qui, dans leur enfance, ont connu l’expérience affreuse d’être à quelque degré trahis par leurs parents. Sans s’imaginer que « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles », ils ne sont pas paralysés par un sentiment d’insécurité que ravive toute sortie du cadre routinier construit pour conjurer l’angoisse existentielle qui, secrètement, les tenaille.

La « vitamine mimi », comme disait joliment un psychologue, est le meilleur antidote au rachitisme de l’ouverture d’esprit. Il ne suffit sans doute pas d’avoir été aimé pour être ouvert, disposé à découvrir, à apprendre, à évoluer ; mais c’est pour cela un atout extraordinaire.

Depuis Max Weber[4], il est classique de s’interroger sur le rôle des religions dans le développement des sciences, des techniques et de l’économie. Il serait intéressant de voir si les religions qui présentent à leurs fidèles un Dieu ou des Dieux tendre(s) et aimant(s) n’ont pas été sensiblement plus favorables au changement, à l’innovation, que celles dans lesquelles la divinité est dure et cruelle. Il se pourrait que le sentiment d’être aimé, si essentiel pour la formation de personnalités équilibrées et dynamiques, soit important aussi pour le développement de civilisations évolutives, accueillantes à ceux de leurs membres qui vont de l’avant, ce que Karl Popper[5] appelait des « sociétés ouvertes ». 

De l’ouverture à la responsabilité

Quel rapport entre l’ouverture d’esprit et la responsabilité ? Un rapport très étroit, car le sens des responsabilités est sortie de soi, dépassement du monde clos où un moi souffrant d’une blessure secrète essaye de se tenir à l’abri des autres, ressentis comme étrangers ou même hostiles.

Etre responsable, c’est se soucier des autres, des conséquences que nos actes entraînent pour eux. C’est agir de  façon compatible avec leur survie, leurs intérêts légitimes. A l’opposé, le benign neglect, comme disent les anglo-saxons, ne se préoccupe pas des conséquences.

Se comporter en personne responsable suppose de n’être pas insensible à ce qu’autrui pense et ressent. Une certaine empathie, c’est-à-dire une certaine capacité à se mettre à la place d’autrui, est nécessaire. Or celui qui vit dans son monde clos, l’égocentrique, n’imagine pas ce que les autres pensent et ressentent. L’actualité de ces derniers mois a été fertile en crimes affreux, perpétrés aussi bien par des adolescents, et même des pré-adolescents, que par des adultes ; ces cas extrêmes manifestent une insensibilité effrayante à autrui, à sa douleur, à son existence même. Tel est l’aboutissement ultime de la fermeture sur soi, de l’enfermement dans la citadelle de ses fantasmes et de ses désirs.

La responsabilité suppose le réalisme. Non pas cet espèce de cynisme que l’on déguise parfois pour le légitimer, et qui consiste à mettre les principes au rancart. Mais le sens de l’existence d’autres personnes, avec leur épaisseur, leur irréductibilité à des schémas, à des abstractions. Pour être responsable, il faut être humain, c’est à dire sensible aux problèmes des autres, à leurs difficultés, à leur douleur, à leurs joies et à leurs espoirs.

L’insensibilité peut conduire au pire

Pendant l’Occupation, l’assimilation de certaines personnes à des noms ou à des numéros sur un registre a conduit des fonctionnaires à l’horreur : envoyer à la mort des hommes, des femmes et des enfants en manipulant ces symboles abstraits, sans vraiment se rendre compte de ce qu’ils faisaient. L’irresponsabilité[6] découle ici clairement de la fermeture sur soi, de l’ignorance (volontaire ou non) de la réalité humaine et charnelle qui est symbolisée par quelques signes. Un homme réaliste n’aurait pas collaboré à l’envoi en déportation, en camp d’extermination, à moins qu’il n’ait été un monstre. Par contre, un esprit manquant d’ouverture au monde, d’empathie, de capacité à se représenter la réalité que commande abstraitement un acte administratif, n’assume pas la responsabilité de ses actes : il n’était, selon lui, qu’un rouage. Le drame est que tant d’hommes se résignent à n’être que des rouages, y compris ceux qui appuyent sur la gâchette ou déclenchent l’arrivée du gaz mortel, ces gestes homicides étant alors transformés en abstractions pour ceux qui les commettent.

Il importe en conséquence d’éduquer nos enfants à voir, à sentir, à comprendre, ce qui arrive à autrui. Ils doivent être sensibles au bonheur et au malheur de leurs semblables. L’insensibilité, résultat d’un repliement sur soi, d’une incapacité à dépasser ses propres problèmes, est l’échec de toute éducation. Etre responsable, c’est s’occuper des problèmes d’autrui comme s’il s’agissait des siens propres. Pour être responsable, il faut être capable de s’intéresser à d’autres qu’à soi-même ; il faut avoir dépassé le stade narcissique où l’on admire sa propre image sans se fatiguer du spectacle, où l’on se plaint, où l’on se déteste, où l’on est toujours centré sur soi. La solution n’est pas de dire « le moi est haïssable » : ce n’est pas de la haine qu’il faut avoir envers soi-même, mais une certaine dose de détachement, de façon à ce que les autres puissent eux aussi trouver place dans notre coeur.

Ouverture, responsabilité, et aptitude à l’amour

Le but ultime de toute éducation est de rendre apte à l’amour. Or l’amour est le degré le plus élevé de l’ouverture et de la responsabilité. Aimer, c’est d’abord faire une place à l’autre dans son jardin secret, là où se forment les joies et les peines. Celui qui aime est heureux de ce qui arrive de bon à l’être aimé, heureux de ses progrès, de son bonheur ; il souffre de ses échecs, de ses fautes, de ses malheurs. L’amour est la forme suprême de l’empathie ; c’est une ouverture complète, sans réserve, qui rend vulnérable.

L’amour inclut aussi, et totalement, la responsabilité. Aimer n’est pas un simple sentiment, une inclination, une affinité ; c’est la volonté de se consacrer à l’épanouissement des personnes aimées. Le mari s’occupe du bonheur de sa femme, l’épouse de celui de son époux ; les parents ont la charge de veiller à l’épanouissement de leurs enfants, à la construction de leur personnalité, c’est leur responsabilité première. Et les enfants, précisément parce qu’ils aiment leurs parents, se sentent de quelque manière responsables d’eux. On le constate de manière pathétique lorsqu’un couple se déchire et que les enfants se punissent, pensant que c’est leur faute, qu’ils auraient dû rendre leurs parents heureux.

Les parents le savent bien : l’éducation s’achève le jour où leur rejeton fonde à son tour un foyer. S’il est capable d’aimer, le but est atteint. Or, à cet égard, l’exemple des parents est essentiel. Certes, rien n’est jamais perdu ; une personne dont les parents se sont déchirés, haïs, séparés, peut puiser dans cette épreuve même la détermination de donner à son conjoint et à ses enfants le bonheur dont elle a été privée. Mais, en règle générale, l’amour des parents, l’un pour l’autre et pour leurs enfants, est la meilleure préparation que puissent recevoir des enfants pour qu’un jour, à leur tour, ils soient capables d’ouvrir grand leur coeur et de mettre leur volonté à l’unisson.

EDUQUER EST UN ART

Il ne faut pas complexer les parents en leur faisant croire qu’à moins d’être diplômés en psychologie ou en pédagogie, ils n’éduqueront pas correctement leurs enfants. Il faut garder raison : éduquer n’est ni excessivement difficile, ni extraordinairement facile. Chacun peut devenir un éducateur convenable pour ses propres enfants, mais chacun risque aussi d’être un mauvais guide s’il prend sa fonction à la légère. Réfléchir, se documenter, échanger, se former, n’est pas un luxe.

Aimer l’enfant pour lui-même

Le premier obstacle, et peut-être le principal, vient de la tendance que nous avons à nous projeter sur notre enfant. Il arrive que des parents demandent à leur fils ou à leur fille de faire ce qu’ils n’ont pas réussi eux-mêmes à accomplir : des études, une réussite professionnelle exemplaire, une carrière politique. Le jeune est alors chargé de vivre par procuration, de donner une seconde vie à son père ou à sa mère. Il est un peu considéré comme un clône, comme un simple prolongement de ses parents.

Cette attitude égocentrique des parents est mauvaise pour l’enfant. Il aura beau être poussé, être doté de toutes sortes de facilités pour « réussir », il lui manquera l’essentiel : que ses parents se soient intéressés à lui pour lui-même. Ses succès ne le satisferont pas, puisqu’au fond ce seront surtout ceux de ses parents. Montré comme un chien savant, exhibé aux amis et relations pour mettre en valeur ses parents, il risque de souffrir profondément de n’être pas lui-même. Le sur-moi se fait alors étouffant, et, à un moment ou à un autre de sa vie adulte, il se pourrait qu’il se révolte, las de jouer un rôle de composition. Rappelons-nous la chanson de Brassens, ces parents qui voulaient leur fils « menton rasé, ventre rond, notaire », et qui eurent finalement un poète.

Cela ne signifie pas qu’il faille laisser faire à l’enfant tout ce qui lui plaît. Entre un caprice et une véritable vocation, il existe une différence de taille. Autant les parents doivent se réjouir quand leur enfant a « trouvé sa voie », autant il leur incombe de tester la solidité de ses choix, le sérieux de ses engouements. Il est normal qu’un enfant rêve d’être acteur, pilote ou top-modèle ; il n’est pas moins sain que ses parents le ramènent au sens des réalités et l’orientent, le moment venu, et sans brutalité, vers des professions où la réussite est plus probable.

Un peu de technique ne fait pas de mal

Autant l’éducation ne se réduit pas à des techniques pédagogiques, autant il serait dommage de négliger l’aide que de telles techniques peuvent apporter.

Il est bon, par exemple, de connaître les principales phases de la croissance, tant psychologique que physique. Cela évite dans certains cas de s’inquiéter pour rien ; dans d’autres, cela permet de remarquer un signal, un appel, et d’intervenir avant que la situation ne se soit dégradée. Ainsi tout adolescent passe-t-il par des phases d’opposition à l’autorité parentale, dans le cadre desquelles certains comportements un peu agressifs sont classiques et ne doivent pas être dramatisés. Inversement, il vaut mieux connaître les signes qui peuvent indiquer un début d’inféodation à une bande, ou de consommation de drogue. Les parents sont parfois d’une naïveté déconcertante, à moins qu’ils fassent exprès de fermer les yeux : si par exemple un adolescent ramène des « fringues » nettement plus coûteuses que ce que son budget lui permet, il y a anguille sous roche, les explications fournies ne doivent pas être prises pour argent comptant.

Organiser des formations

Pour apprendre les rudiments de psychologie ou de caractérologie qui leur sont utiles, certains parents peuvent avoir directement recours à des livres. Cependant, beaucoup ont du mal à utiliser ce moyen un peu trop « intellectuel ». Des cours d’initiation devraient être disponibles à leur intention, ainsi que des outils de type multimédia. Un problème de coût peut naturellement se poser. Il est permis de se demander si une partie du budget d’action sociale des Caisses d’Allocations Familiales, actuellement consacré presqu’exclusivement à des questions matérielles, ne pourrait pas servir à cela.

Des formations seraient également fort utiles dans le domaine de la santé. On oublie trop facilement que les parents sont les premiers responsables de la santé de leurs enfants, et que la culture médicale dont ils disposent est hélas, en général, très insuffisante.

Un domaine dans lequel les formations peuvent être particulièrement utiles est l’écoute. Beaucoup de problèmes surgissent au sein des familles, comme d’ailleurs dans les entreprises, les associations et d’autres organisations, par manque de véritable attention à  l’autre. Faire s’exprimer un enfant, lui faciliter la tâche lorsqu’il a quelque chose à dire, cela peut s’apprendre, au moins dans une certaine mesure. Les stages d’écoute active sont donc d’une grande utilité pour l’éducation. Combien de drames auraient pu être détectés précocement, par exemple lorsqu’un enfant est victime d’abus sexuels, ou de persécutions de la part de condisciples, de racket, etc, si les parents savaient se mettre à l’écoute ! Nous vivons dans un monde incroyablement surchargé en informations de toutes natures, et les informations les plus vitales, celles qui correspondent à nos responsabilités propres, sont souvent étouffées par d’autres, en réalité insignifiantes. Se débarrasser d’un peu d’accessoire pour faire une place suffisante à l’essentiel est une responsabilité parentale primordiale, sachant que l’essentiel, c’est précisément, pour une bonne part, les enfants.

Faciliter les échanges d’expériences

Les parents sont trop souvent isolés face aux problèmes éducatifs. Or, en la matière, les échanges avec d’autres personnes confrontées à des expériences similaires quoique différentes, chaque vie familiale étant spécifique, peuvent contribuer efficacement au perfectionnement de l’art éducatif. Il faut donc trouver des lieux, des occasions, pour faire se rencontrer et dialoguer des parents désireux de parler de la façon dont ils s’y prennent avec leurs enfants et dont ceux-ci se comportent. Il paraît clair que les associations Familles de France ont vocation à organiser de telles rencontres, éventuellement autour d’un spécialiste, ou en utilisant les services d’une personne capable de faciliter les échanges. Des cercles de parents avaient jadis joué ce rôle ; sous une forme modernisée, la formule serait à relancer.

Rembourser certaines interventions relatives aux « maladies de l’âme »[7]

Dans certains cas les familles ont besoin de recourir à des spécialistes, soit pour des questions de rapports parents-enfants, soit pour l’orientation, soit parce que des événements graves se sont produits (fugues, délinquance, drogue, etc.). Or, autant les soins médicaux sont remboursés, même s’il s’agit d’un rhume bénin, autant des problèmes se posent quand il s’agit d’analyses, de conseils et de soins de nature  psycho-sociale ou relationnelle. L'UNION DES FAMILLES a déjà eu l’occasion, en collaboration avec des associations de conseillères conjugales, de demander un statut pour cette profession, et des moyens pour mettre ses services à la portée de tous ; elle renouvelle sa demande, en l’étendant à tous les « soins » nécessaires pour la vie familiale. Ce qu’on pourrait appeler les « maladies de l’âme et de la relation» est actuellement considéré à tort comme ne relevant pas des assurances sociales. Celles-ci portent uniquement sur les maladies du corps, y compris les maladies mentales prises dans une perspective purement individuelle. Il importe d’élargir le champ couvert par les assurances sociales en direction de ces besoins qui sont réels et importants.

FERMETE ET TENDRESSE, L’ALLIAGE MAGIQUE

Le monde contemporain croule sous les règlements, mais en même temps il y sévit un laxisme qui ne favorise nullement l’éducation des enfants. Lors de sa récente intervention devant l’Assemblée Nationale française, Tony Blair a fort bien dit : « les gens veulent une société libérée des préjugés, mais pas des règles ». Par ailleurs, le vieux dicton est toujours valable : « qui aime bien châtie bien ».

Trop de loi tue la loi

L’une des difficultés majeures de notre civilisation est la prolifération des lois, règlements et contraintes en tous genres. L’exemple du code de la route est typique : les panneaux sont tellement nombreux, et posent théoriquement des obligations si draconiennes, que peu d’automobilistes les respectent rigoureusement. Si l’on veut que l’enfant acquiert le sens du respect de la loi, fasse correctement la différence entre le permis et le défendu, il convient donc que la masse des préceptes auxquels on essaie de le soumettre ne soit pas démentielle. Pour éduquer un enfant dans le respect de la loi, il faut ne pas lui infliger une overdose de consignes à respecter.

A cet égard, l’éducation à la campagne était plus facile. Les enfants disposaient de vastes espaces où ils pouvaient faire, non pas ce qu’ils voulaient, mais du moins quantité de choses, sans que les adultes y trouvent à redire. En ville, par contre, le défendu est la règle, et le permis, l’exception. Il est banal de constater que les villes n’ont pas été construites avec un souci suffisant des enfants ; ne serait-il pas temps de redresser le tir, et d’inscrire le problème éducatif en bonne place parmi les préoccupations des responsables de l’urbanisme ?

Au niveau familial, il importe également de privilégier la qualité des règles sur leur quantité. Ne passons pas notre temps à crier après les enfants sans parvenir à nous faire obéir, c’est le moyen le plus sûr de perdre toute autorité ! Des règles de qualité sont d’abord des règles stables : si les enfants constatent que les adultes changent la loi comme ils changent de chemise, comment acquéreraient-ils le respect de la loi ? Les parents doivent se garder soigneusement d’imiter les pouvoirs publics, dont on connaît la propension à modifier sans cesse la masse prodigieuse (et impossible à connaître correctement) des lois et des décrets. Confronté à la versatilité de l’autorité, l’enfant en déduit que ce qui lui est commandé est arbitraire, résulte d’un caprice, et ne reflète par conséquent aucune justice.

Comment échapper au relativisme ?

Le sens de la justice, précisément, est assez inné chez l’enfant. Il convient de le développer, de l’affiner. Cela ne saurait se faire en le soumettant à des exigences contradictoires dans le temps ou selon les personnes. Si les lois édictées par maman et les lois édictées par papa vont dans des directions opposées, la notion même de loi est compromise chez l’enfant. Le relativisme moral est la conséquence logique de l’incohérence parentale. L’adolescent devra certes apprendre, par exemple en lisant Pascal, « vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà ». Mais il faut que ses bases soient assez solides pour qu’il aborde ce phénomène dans de bonnes conditions. Plus précisément, il faut que la norme d’une loi universelle soit déjà solidement ancrée dans son psychisme avant que l’enfant ne soit mis au contact de réalités lui montrant que cette norme est hélas souvent battue en brèche. Il est tout à fait différent de percevoir la phrase célèbre de Pascal comme un constat d’infraction par rapport à un idéal de loi universelle qui a déjà été intériorisé, ou comme quelque chose de normal. Le relativisme (tout se vaut, tout est affaire de culture) est une des plaies béantes de notre civilisation. Il dépend des parents qu’il s’étende ou qu’il régresse, selon qu’ils placeront leurs enfants dans un cadre stable et cohérent de règles du jeu, ou qu’ils lui feront subir la valse et l’incohérence des normes.

La discipline, oui, mais pas sans tendresse !

Le décès du docteur Spock[8], dont les théories sur l’éducation ont inspiré des dizaines de millions de parents occidentaux, marque la fin d’une époque. En schématisant, le docteur Spock enseignait une grande permissivité, de peur que l’enfant ne soit complexé par les interdits et les sanctions. La crainte perpétuelle de causer des traumatismes irréparables aux pauvres chérubins dès lors qu’un de leurs caprices n’aurait pas été satisfait, a disparu. Les notions de morale, de discipline, sont revenues au goût du jour ; c’est le slogan de mai 68, « il est interdit d’interdire », qui est devenu ringard.

Ce retour du balancier dans la direction de plus de rigueur peut être une bonne chose, à une condition : qu’il ne s’accompagne d’aucune diminution de la tendresse, heureusement plus présente aujourd’hui dans les rapports parents-enfants qu’elle ne le fut jadis. Faire respecter des règles, infliger des sanctions si nécessaire, peut être la meilleure ou la pire des choses : la meilleure si l’enfant sent que c’est pour son bien, qu’on agit ainsi dans son propre intérêt et par amour pour lui ; la pire s’il a le sentiment que l’adulte prend simplement un plaisir personnel à exercer sur lui sa domination.

Autrement dit, l’enfant ne doit jamais ressentir la discipline comme une brimade, mais comme une exigence qui lui permet de progresser. Or il sent cela intuitivement, il ne construit pas un raisonnement. Si l’affection est présente, alors il ne doute pas que la discipline est conçue pour le faire progresser, il a confiance. Si au contraire les exigences parentales sont posées sans affection, il se méfie, flaire le rapport de force, et se rebelle ou se soumet à contre-coeur, pour éviter les sanctions, sans intérioriser la règle.

L’enfant a besoin que les adultes « disent le droit »

Il ne s’agit pas de transformer chaque père ou mère de famille en une sorte de juge, et pourtant cela est vrai : l’enfant a besoin qu’un adulte ou des adultes lui indiquent jusqu’où il peut aller, ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, ce qui est encouragé, ce qui est permis, ce qui est toléré et ce qui est défendu. Son père et sa mère sont les premiers responsables de cette éducation aux normes, indispensable pour vivre en société. D’autres adultes y participent aussi, à commencer par les enseignants, mais les parents sont en première ligne.

Un problème se pose en la matière du fait du désengagement des adultes non directement liés à l’enfant. Dans un village traditionnel, si un gamin faisait une « bêtise », n’importe quel villageois présent lui faisait des remontrances. Aujourd’hui, quand quelqu’un saute le tourniquet du métro sous nous yeux, nous ne nous sentons pas habilités à le tancer. D’ailleurs, si un passager fait une remarque à un jeune troublion qui prend un wagon de chemin de fer pour un terrain de jeu lui appartenant personnellement, il n’est pas rare que les parents, au lieu de confirmer et de calmer l’enfant, renvoient le protestataire à ses oignons : « de quoi se mêle-t-il, celui-là ? ». Les parents sont donc, en partie volontairement, chargés de manière plus exclusive de représenter « la loi », les usages et les contraintes de la vie en société, devant leurs enfants. Cela rend d’autant plus impérieux leur devoir en la matière.

Ce devoir, ils l’ont surtout à l’égard de l’enfant lui-même. En effet, la formation de la personnalité requiert que l’enfant puis l’adolescent soit mis en face de quelques « murs », de quelques interdictions. Un enfant qui a pris l’habitude de faire tout ce qui lui plaît se rend rapidement insupportable, et risque de tomber de haut lorsqu’il arrivera dans un contexte, par exemple professionnel, où les autres n’ont aucunement l’intention de passer par ses quatre volontés. Le cocon n’a jamais été un bon instrument éducatif. La réalité est que nul ne peut faire tout ce dont il a envie. Il faut par conséquent préparer très tôt l’enfant à renoncer à certains de ses desiderata, sans en faire un drame. Il faut le faire dans le chaud climat affectif de la famille, qui met du baume sur les petites blessures occasionnées par cet apprentissage, car ensuite il y a de grandes chances que ceux qui remettront « à sa place » le jeune se prenant pour un roi le fassent sans prendre de gants. Certaines inadaptations et marginalisations viennent de là : croyant qu’il a tous les droits, que tout lui est dû, que tout est permis quand c’est lui qui agit, le jeune se trouve incapable de s ’adapter à une société qui le traite en membre ordinaire ; il se sent exclu, rejeté, alors que les membres de la société se contentent d’avoir avec lui une relation normale.

Le sens des devoirs

L'UNION DES FAMILLES insiste toujours sur la complémentarité des droits et des devoirs : il est indispensable que chacun ait des droits, mais il est impossible de donner un contenu réel à ces droits si, en contrepartie, les membres de la société ne se reconnaissent pas des devoirs. Apprendre aux enfants le sens du devoir est donc un des objectifs important de l’éducation. Cet apprentissage gagne à s’effectuer de manière très concrète, notamment à travers la participation des enfants aux tâches ménagères. La responsabilité de mettre le couvert, ou de vider la poubelle, où d’aller chercher le pain, est une façon douce et naturelle de se mettre au service des autres pour un certain nombre de choses, sachant que pour d’autres, les services se rendent en sens inverse.

A Taïwan, économie en plein essor qui est en passe de rejoindre le niveau européen, dès l’école primaire il est demandé aux élèves de balayer la classe à tour de rôle. Les enfants ont le droit de bénéficier d’une bonne instruction, mais ce droit n’est pas dépourvu de contreparties : ceux qui en jouissent ont des devoirs, ils en prennent conscience balai à la main, même si ces devoirs, bien évidemment, vont bien au delà. De la même manière, les parents doivent, à travers de petites tâches adaptées aux capacités de leurs enfants, leur faire toucher du doigt et accepter l’existence de devoirs en contrepartie des droits étendus dont ils bénéficient. Là encore, il importe que cet apprentissage des devoirs s’effectue dans un climat d’affection, pour que la notion même de devoir soit ensuite perçue de façon positive, comme faisant partie d’un monde agréable, et non comme une corvée dont on cherche à se débarrasser.

POUR UNE SOCIETE MOINS TENTATRICE

La télévision pose de sérieux problèmes aux parents, et en posera encore davantage avec le passage aux « bouquets » de chaines, parce qu’elle propose des programmes dont certains sont rien moins qu’éducatifs : la télévision se pose parfois en rivale pour les éducateurs, elle donne des références avec plus de poids qu’eux. Les hommes de marketing le savent bien, qui font de « vu à la TV » un puissant argument de vente, comme si le seul fait d’avoir bénéficié d’un passage sur le petit écran (en général, une publicité payante !) était un label de qualité. Or il est impossible pour les parents d’être en permanence sur le dos de leurs chérubins, et ce n’est pas davantage souhaitable. Sachant que d’autres réseaux posent des problèmes analogues, que ce soit dans le domaine télématique (Minitel, internet) ou dans le commerce, que faire ?

Les familles et l’écologie morale

En réponse à cette question, j'ai a forgé le concept d’écologie morale. De même que les membres de la société (particuliers, entreprises, administrations), doivent respecter l’environnement, limiter leur pollution, pour que tous puissent vivre sans masques à gaz, de même existe-t-il un devoir de propreté morale, pour que chacun puisse vivre sans être perpétuellement agressé par des sollicitations et des affirmations contraires à la morale républicaine. Tout comme le souci de l’écologie physique, géographique, le respect de l’environnement moral fait partie de ce qui est nécessaire à la bonne marche d’une société.

Il y a quelques années encore, ces affirmations auraient déclenché des vagues de protestations : au nom de la liberté, certains dénoncent en effet régulièrement « l’ordre moral ». Leur crédibilité a beaucoup baissé dès lors qu’ils prétendent eux-mêmes interdire l’expression de ceux qui ne pensent pas comme eux : peut-on sérieusement dénoncer les prises de parole publiques de représentants de grandes religions, ou celles de militants familiaux, censées causer du tort à ceux qui ne partagent pas leurs convictions, et revendiquer pour les pornocrates le droit au prosélytisme sous toutes ses formes ? Aujourd’hui, « l’ordre immoral » est en perte de vitesse. Le ministre de la scolarité du Gouvernement Jospin, par exemple, a rappelé vigoureusement la nécessité d’enseigner dès le primaire les rudiments de la morale.

 Le droit à un environnement moral convenable, contrepartie du devoir d’éducation

Les parents ont des devoirs éducatifs. Ces devoirs, ils les ont d’abord vis-à-vis de leurs enfants, envers qui ils se sont engagés en leur donnant la vie. Mais ils les ont aussi, parallèlement, vis-à-vis de la société : ils ne doivent pas fournir à celle-ci, pour autant que cela dépende d’eux, des membres asociaux, des parasites ou des malfaiteurs. Certains ne manquent pas de rappeler ce devoir aux parents, et les menacent même de sanctions en cas d’échec : les propositions de suspension des allocations familiales en cas de délinquance juvénile en témoignent.

L'UNION DES FAMILLES a toujours dit que les parents sont engagés vis-à-vis de la société à faire de leur mieux pour élever leurs enfants. Mais elle rappelle fermement qu’une telle exigence de la part de la société serait illégitime si, de leur côté, les institutions représentatives de ladite société ne faisaient rien d’efficace pour créer un climat compatible avec l’éducation des enfants.

 ·       Les parents ne peuvent pas s’employer à rendre leurs enfants respectueux des lois, à les détourner de l’usage de la violence, si dans le même temps l’apologie du crime et de la brutalité s’inscrit quotidiennement, sous des formes éventuellement déguisées, sur le petit écran.

·       Les parents ne peuvent pas détourner leurs enfants de l’usage des drogues dites douces, propédeutique à l’extasy, à la cocaïne et à l’héroïne, si dans le même temps des ministres en exercice se vantent publiquement de fumer de temps à autre un « petit joint ».

·       Les parents ne peuvent pas apprendre à leurs enfants le respect de l’autre dans la relation amoureuse si un matraquage permanent, parfois effectué à l’aide de l’argent du contribuable, présente systématiquement l’acte sexuel comme un simple moment de plaisir, que seuls les demeurés ne prennent pas avec n’importe qui[9], et pour lequel il faut seulement se munir d’un préservatif.

L'UNION DES FAMILLES milite en conséquence pour que la loi et la réglementation, sans déborder sur le domaine qui relève de la liberté personnelle de chaque citoyen, interdise le racolage public en faveur de comportements, de pratiques et d’opinions qui vont directement à l’encontre de ce que des parents responsables s’efforcent d’apprendre à leurs enfants. Il est normal d’interdire à des nostalgiques du régime nazi de proclamer urbi et orbi que les chambres à gaz n’existaient pas, car les citoyens, et notamment les plus jeunes d’entre eux, ont le droit de savoir à quelles horreurs peuvent aboutir le totalitarisme et le racisme[10]. Il n’est pas moins normal d’interdire aux exploiteurs de tous les vices d’en faire l’apologie à l’aide de budgets énormes, dans le but d’augmenter leur enrichissement, exactement comme certains industriels sacrifient l’environnement à leur intérêt financier.


L'EDUCATION, UNE RESPONSABILITE EXALTANTE

 Il ne conviendrait pas de terminer ce rapport moral sur une note pessimiste. En dépit de toutes les difficultés qu’elle présente, l’éducation des enfants par leurs parents est une source de joies toujours renouvelées, une aventure merveilleuse, aussi enrichissante pour ceux qui donnent l’éducation que pour ceux qui la reçoivent.

Sans doute est-ce là ce que la plupart de ceux qui ont ou qui ont eu la chance d’élever des enfants ressentent le plus vivement : avoir eu des enfants, ou en avoir adopté, et vivre avec eux la grande aventure de la croissance, de l’avancée vers l’âge adulte, est merveilleux. Créer et développer est toujours exaltant : qu’il s’agisse d’une entreprise à monter et à faire fonctionner, d’un chantier à mener à bien, d’un livre à écrire, d’un tableau à peindre, d’un malade à guérir ou à stabiliser, d’un jardin à cultiver, l’homme s’accomplit à travers ses responsabilités. Mais le sommet de cet accomplissement ne s’atteint pas en dirigeant un pays ou une entreprise géante ; il est accessible à un beaucoup plus grand nombre, à travers la paternité et la maternité. Rien ne saurait se comparer à cet accompagnement d’un être depuis le début de sa vie jusqu’à son autonomie. Et lorsque cet être est « différent », que ce soit en raison d’un handicap ou d’une originalité qui le situe en dehors des « canons » en vigueur, l’amour des parents et de la fratrie est encore plus important : aimer l’autre dans sa personnalité propre, pour lui-même, c’est le cas échéant l’aimer dans sa différence.

La conjoncture, si peu favorable à la politique familiale, conduit à ajouter une dernière réflexion. Le fait que la responsabilité éducative des parents soit formidablement exaltante ne signifie en aucune manière que la société soit en droit de n’apporter aucune contrepartie économique à ceux qui l’exercent. A l’instar des chefs d’entreprise, les parents créent de la richesse, et il est normal qu’ils bénéficient d’une partie de la richesse ainsi créée. La joie ne fait pas bouillir la marmite. La responsabilité éducative a une dimension économique, elle est un service rendu à la collectivité, et à ce titre elle doit faire l’objet d’une juste contrepartie. Prétexter de l’épanouissement qui provient de l’exercice du « métier » de père ou de mère de famille pour refuser aux parents, ou à certains d’entre eux, des allocations familiales convenables, est un déni de justice. Le service éducatif a une valeur économique ; celle-ci doit être reconnue, et se traduire par des droits identiques pour tous les parents éducateurs.  

[1] Interview titrée « il faut enseigner la morale et surveiller la télévision », paru dans Les Echos du 26 mars 1998.

[2] Dans un article « Peut-on préparer à des métiers qui n’existent pas encore? », Sociétal, n° spécial, avril 1998.

[3] La maïeutique désigne l’art de faire découvrir à l’autre des connaissances, de les lui faire réinventer, au lieu de les lui asséner de l’extérieur. Littéralement, c’est l’art de l’accoucheur.

[4] Sociologue allemand (1864 - 1920) célèbre notamment par son étude l’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme.

[5] Philosophe autrichien, réfugié en Grande-Bretagne pour fuir le nazisme. Il s’est rendu célèbre par ses travaux de philosophie des sciences, et aussi par sa réflexion sur les moyens d’éviter l’horreur totalitaire qui lui avait fait quitter sa patrie. La « société ouverte » est précisément celle qui possède des qualités l’immunisant contre nazisme et communisme.

[6] Il ne s’agit pas d’irresponsabilité au sens juridique du terme ; un jury peut les condamner, alors qu’il aurait acquitté pour irresponsabilité des personnes reconnues folles. Il s’agit d’un manque de responsabilité au sens où un parent se sent responsable de son enfant, estimant qu’il doit faire tout ce qui est en son pouvoir pour qu’il vive, qu’il soit convenablement préparé à sa vie d’adulte, etc.

[7] Nous nommons ainsi, faute de mieux, ces dysfonctionnements psychiques ou/et relationnels qui se traduisent par des complexes, des inhibitions, des incapacités, des peurs, des incompréhensions, des blocages, et parfois même des haines.

[8] Célèbre pédiatre américain, dont les livres, traduits en de nombreuses langues, se sont vendus par millions d’exemplaires.

[9] Voir le livre de Jean-Claude Guillebaud, La tyrannie du plaisir, Le Seuil, 1997 : montrant que la jouissance obligatoire est un ordre immoral tout aussi répressif que l’ordre moral, J.C. Guillebaud, « écrivain qui, à gauche, possède tous les certificats de bonne conduite » (L’Expansion), et qui n’hésite pas à égratigner le Pape et les valeurs traditionnelles, remet en cause l’excès de permissivité de type soixante-huitard et préconise de « refaire famille ».

[10] Il serait sain d’étendre cette législation aux exterminations perpétrées par les régimes communistes, dont  la sauvagerie fut comparable et l’ampleur, semble-t-il, encore supérieure. La dissimulation du Goulag pour « ne pas désespérer Billancourt » est la honte indélébile d’une fraction notable de l’intelligentsia française dans les années 1950.

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