Pas de développement durable sans enfants
par Christian
JACOB -- Ministre délégué à la famille (avec son aimable
autorisation)
Nous
pouvons légitimement nous réjouir de notre vitalité démographique
supérieure à la moyenne de nos partenaires européens et nous mettant à
l’abri des catastrophes annoncées pour des pays comme l’Allemagne,
l’Italie ou pire encore l’Espagne. En effet, avec un indice de fécondité
estimé à 1,89 en 2000, nous nous situons dans le peloton de tête du monde
occidental très au dessus de la moyenne européenne (1,53), et loin devant
des pays comme l’Espagne (1,22).
Pourtant, pour reprendre l’expression de Gérard-François DUMONT, la France
est entrée dans un véritable "hiver démographique" dont il nous faut
impérativement sortir.
Les faits sont là : nous ne renouvelons plus nos générations. La France
intègre une spirale à la baisse qui nous conduit inéluctablement à avoir,
dans moins de 50 ans, une population moins nombreuse qu’aujourd’hui. A
titre de comparaison, si les tendances actuelles se poursuivent,
l’Allemagne qui comptait plus de 80 millions d’habitants en 1999 n’en
comptera plus que 59 en 2050. Dans le même temps, la Turquie qui dispose
aujourd'hui d'une population légèrement supérieure à celle de la France,
comptera 98 millions d’habitants dans 45 ans. La population active de la
France diminuera de son côté d’environ 3 millions de personnes pendant que
la population retraitée, que les actifs devront "supporter", sera
multipliée par 2 pour la même période.
Ces évidences sont connues ; elles le sont plus encore avec l'arrivée au
premier plan de l’actualité du dossier des retraites. Mais parce qu’on
enferme trop le sujet "démographie" dans celui des retraites, la greffe
sur l’opinion ne prend pas. Nous le savons tous : aujourd’hui beaucoup
plus qu’hier, beaucoup plus que pour les générations qui nous ont précédé,
nos contemporains vivent dans l'instant, privilégiant la satisfaction
immédiate des besoins, et ne se projettent que très rarement à moyen
ou long terme. On reproche au politique de s’adapter à cette donnée, et on
a souvent souligné, pour justifier l’absence de réformes profondes de
notre société, que le temps de l’expert n’était pas celui du politique.
Et pourtant, le discours sur la natalité est un discours résolument
moderne, totalement porté sur l’avenir, sans regard nostalgique sur le
passé, sans volonté de conservation d’un acquis. Parler de natalité,
aujourd’hui, c’est bousculer des certitudes, c’est envisager l’avenir avec
dynamisme, créativité, innovation.
Pour l’heure, à quoi ressemble notre avenir avec une telle projection
démographique? Nous disposons de projections chiffrées mais aussi d'études
sociologiques, politiques et économiques inquiétantes pour l'avenir.
Vieillissant, notre pays doit se préparer à une série d'épreuves :
-
le choc des retraites,
bien sûr, je l'ai évoqué, la charge pesant sur les actifs cotisants
devenant insupportable dans notre régime fondé sur la répartition ;
-
le coût de la santé
accentué par l'allongement continu de l'espérance de vie: la génération du
"baby-boom" d'après-guerre atteindra l'âge de 60 ans à partir de 2005 ;
compte tenu des progrès de la médecine, une partie très importante de
celle-ci entrera 15 ans plus tard dans la catégorie des "plus de 75 ans",
gros consommateurs de soins ;
-
un choc indirect sur
l'aménagement du territoire avec la création d'un "tiers-espace" :
toujours plus de départements qui se désertifient ;
-
un choc politique avec le
passage au premier plan, du fait d'un corps électoral de plus en plus âgé,
de mesures moins dynamiques et moins novatrices ;
-
une perte progressive de
rayonnement international, la France connaissant plus de difficultés pour
s'imposer au sein des organismes internationaux, exporter son savoir-faire
et sa culture.
On pourrait
multiplier les exemples des conséquences de notre faiblesse démographique.
Chacun connaît plus ou moins confusément les dangers qui nous guettent
mais, pour beaucoup d’entre nous, le réflexe naturel semble être "après
nous le déluge… ".
Ce que l’on oublie trop souvent, c’est qu’une France qui fait des enfants,
c’est une France qui progresse. Chaque nouveau bébé, c’est bien sûr
d'abord une joie; c'est aussi un atout économique pour le pays, presque un
point de croissance!
L'arrivée d'enfants au sein des familles génèrent mécaniquement – et
plusieurs analyses convergentes lient le fort taux de croissance américain
de ces dernières années à ce phénomène - :
-
une demande accrue de
logements;
-
une demande accrue de
produits alimentaires;
-
une demande accrue de
véhicules;
-
une demande accrue
d'équipements électro-ménagers;
-
une demande accrue de
services, et au premier rang desquels de garde d'enfants et d'éducation;
il est intéressant de noter que le Commissariat au Plan considère que le
métier d'assistante maternelle est celui dans lequel la création d'emplois
devrait être la plus importante des 10 ans à venir.
Là encore, on
pourrait multiplier les exemples. Une chose est certaine : une natalité
dynamique a un impact direct et immédiat sur la croissance économique.
Sachant cela, quel peut être le rôle des pouvoirs publics ?
On oppose souvent
la politique familiale, qui interfère dans le champ privé, à la politique
démographique qui mise plus sur le collectif. Je crois que notre objectif
clairement nataliste doit conjuguer les deux approches. L'Etat n'a bien
entendu pas à intervenir dans des décisions qui relèvent de l'intimité des
couples. Il lui appartient, en revanche, tout à la fois de faire prendre
conscience des réalités que je viens d'évoquer et de créer un
environnement favorable à la vie de famille.
Toutes les enquêtes le montrent, une large majorité de couples
souhaiteraient avoir un enfant de plus. Combien d’années a-t-il fallu
passer avant que la mortalité routière soit enfin considérée comme une
"pathologie nationale" pour reprendre l’expression du Premier Ministre, et
comme un véritable problème de santé publique ainsi qu'elle a été appelée,
pour la première fois dans notre pays, par Jean-François MATTEI ? Je suis
persuadé qu’une démarche pédagogique, inlassablement répétée, finira par
faire prendre conscience que la natalité est un enjeu d'intérêt national.
Elle sera amplifiée si, outre les vecteurs d'opinion traditionnels, le
relai est pris par l’Education Nationale dans ses programmes, par
l’Université, en relançant avec vigueur les études démographiques et la
démographie historique, par les instituts de la statistique qui doivent
privilégier la recherche de données exactes afin de mieux mesurer
l’ampleur du phénomène et, bien évidemment, par l’ensemble des décideurs
nationaux et locaux.
Cette prise de conscience est indispensable, elle permettra d’influer sur
les choix politiques et de modifier les comportements. Elle sera un
aiguillon pour les gouvernements qui doivent veiller à créer
l’environnement favorable nécessaire.
La reprise de la natalité ne se décrète pas ; elle se constate. Mais une
politique qui favorise l’accueil des jeunes enfants, qui permet aux
parents de mieux concilier vie familiale et professionnelle et qui, d’une
façon générale replace l’enfant au cœur des préoccupations, contribue à
faire naître cet environnement et crée les conditions favorables à ce
sursaut vital pour notre pays.
C'est notre politique. Un enjeu majeur pour l'avenir. Il ne peut pas y
avoir de
développement durable sans enfants.