Le 9 Février 1994, pour faire face aux déficits
imprévus de l’AGIRC, les partenaires sociaux décidèrent d’un plan d’économie
prévoyant notamment de réduire de 20% les majorations de pension dont bénéficient
les cadres retraités ayant élevé une famille nombreuse. Cette mesure avait été
préférée à une légère diminution de la valeur du point qui,
rapportant les mêmes sommes, aurait eu l’inconvénient de frapper tous
les retraités. Le CNPF et les syndicats trouvèrent
plus cosmétique de laminer les “privilèges” de ceux qui bénéficient
d’avantages “non contributifs”.
Le débat
soulevé est passionnant à plusieurs titres : du point de vue économique, se pose la question du
fonctionnement véritable de nos régimes de retraite. Ceux-ci dépendent entièrement
pour leur avenir de la mise au monde et de l’éducation des enfants. En
diminuant les majorations familiales des pensions au motif qu’il s’agirait
d’avantages “non contributifs”, les partenaires sociaux commettent un véritable
contre sens: ces majorations sont, au contraire, les seuls éléments véritablement
contributifs des pensions.
L’affaire AGIRC est également
passionnante d’un point de vue politico-juridique. Le débat peut être ainsi
résumé: Les partenaires sociaux sont-ils libres de gérer les régimes de
retraite complémentaires comme ils l’entendent ou bien sont-ils soumis à une
autorité supérieure, celle du Parlement?
Le fait est qu’ayant pris l’initiative
de créer les régimes complémentaires de retraite, les partenaires
sociaux ont eu très largement la bride sur le cou. Le législateur s’est
contenté de prévoir dans quelles conditions ces accords pourraient devenir
obligatoires et a laissé syndicats et patronat définir les règles du jeu. Ces
régimes ont connu de telles années d’euphorie financière que la définition
de nouvelles règles s’est toujours faite au bénéfice des retraités. Elles
n’ont, par conséquent, jamais été contestées. Il en sera différemment
dans l’avenir, au fur et à mesure que le pays va s’enfoncer dans l’hiver
démographique.
Quelle sera, dés lors, la marge de manœuvre des gestionnaires des régimes?
Dans l’affaire des bonifications familiales, les partenaires sociaux ont
affirmé qu’ils disposaient de pouvoirs “souverains” pour fixer non
seulement la valeur du point de retraite (ce que personne ne conteste) mais
encore le nombre des points qui doivent être servis aux retraités, sans que
ceux-ci puissent se prévaloir de droits acquis. Tout au plus reconnaissent-ils
aux pensionnés (qu’ils qualifient de “sujets” du régime) le “droit au
principe d’une pension”. Ils n’ont donc pas hésité à réduire rétroactivement
les droits que les parents de familles nombreuse pensaient
avoir obtenu du fait de leur progéniture.
Quel que soit le respect qu’on puisse avoir
pour la démocratie sociale, une telle conception ressemble fort à celle des
monarchies absolues. Car enfin, de qui procède toute autorité publique? Des
représentants du Peuple, librement élus par les citoyens et encadrés par la
Constitution. Or, le Conseil constitutionnel est très clair: les pouvoirs des
partenaires sociaux sont de même nature que ceux du Gouvernement (voir
notamment sa décision n°90 DC du 22-1-1990). Ils sont inférieurs à la Loi,
seule en mesure de disposer sur tout ce qui touche à la sécurité juridique
(dont le législateur est le garant) et à l’application des normes dans le
temps. Le Gouvernement ne peut, par exemple, prendre des mesures à caractère rétroactif.
Le Législateur ne pourrait même pas lui déléguer son pouvoir en la matière.
En réduisant des bonifications de retraite déjà
liquidées, les partenaires sociaux se sont comportés comme le Législateur.
Ils ont pris des mesures touchant à la sécurité juridique des retraités, sécurité
menacée dés lors que ces retraités n’ont plus l’assurance de pouvoir
compter sur un nombre déterminé de points de retraite. Ils ont pris une mesure
rétroactive en changeant les règles du jeu de pensions déjà liquidées.
La Cour de Cassation a annulé cette décision que les partenaires sociaux
n'avaient pas le droit de prendre.
Cette question de principe était d’une extrême
importance pour notre démocratie. Jusqu'où peut aller le
PARITARISME ? Ce qui serait défendu au Gouvernement, pourtant
directement responsable devant l’Assemblée Nationale, serait-il permis aux
partenaires sociaux qui ne sont responsables devant personne? Cette question est
embarrassante pour les syndicats et le patronat qui ont toujours cherché à
sacraliser le paritarisme en le parant du manteau de la “démocratie
sociale”. Elle est embarrassante pour le législateur lui même qui
trouve souvent bien commode de se défausser de décisions impopulaires
en prétendant devoir respecter la “souveraineté” des partenaires sociaux.
C’est d’ailleurs ce qu’ont répondu en chœur députés et ministres aux
retraités qui protestaient contre la décision de l’AGIRC.
Cette question est posée à
l’heure où les syndicats rassemblent moins de 10% des travailleurs et où les
véritables pourvoyeurs des retraites sont écartés des instances qui les gèrent.
Car enfin, quelle est - fondamentalement- la légitimité
des partenaires sociaux à gérer les régimes de retraite?
Si les travailleurs ont vocation à gérer les régimes de retraite, ce
ne peut être que s’ils en assurent le financement.
Or, à
qui fera-t-on croire que c’est en payant des cotisations vieillesse que les
travailleurs financent leur retraite? Ces cotisations ne sont-elles pas immédiatement
dépensées par les retraités qui les reçoivent? Ne sont-elles pas le juste
remboursement de ce que la génération des actifs d’aujourd’hui doit à
celle qui l’a élevée? Pourquoi le fait de rembourser sa dette devrait-il
rapporter des droits?
La
véritable préparation des retraites se fait en élevant des enfants:
les siens, en achetant leur beefsteak quotidien, ou ceux des autres, en payant
les impôts et les cotisations qui financent, à leur profit, Education
Nationale, Prestations Familiales et couverture maladie. Il est anormal, dés
lors, en s’en tenant au seul critère de la “démocratie sociale”, que la
gestion des retraites ne soit pas confiée aux représentants des pensionnés
d’une part et à ceux des contribuables et des familles d’autre part.
Une
telle révolution culturelle n’est peut être pas pour demain. En attendant,
les démocrates s’accommoderaient fort bien de ce que les intérêts des
retraités et des familles fussent confiés aux représentants du Peuple, et non
pas à une fraction de Celui-ci.
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