En
dehors des adultes qui professionnellement sont en contact avec les ados
d'aujourd'hui, et des parents d'ados, la société ignore parfaitement la
nouvelle donne et raisonne sur des schémas dépassés. Les adolescents
d'aujourd'hui sont très différents de la génération qui les précède
(celle de leurs parents), et aussi très différents de celle de leurs "grands-frères"
qu'on a appelé la bof-génération et qui a aujourd'hui près de trente
ans.
C'est une génération très sociable : la communication avec les copains
n'a jamais été aussi facile. Il y a bien sûr les téléphones portables,
les messageries instantanées sur Internet mais aussi tout le temps passé
entre eux. Combien de temps passent les adolescents avec leur famille ?
de moins en moins. Ils vont et viennent très librement, que les parents
le veuillent ou non. Essayez de retenir chez lui contre son gré un
enfant de 15 ans, c'est presque mission impossible, à moins d'en venir
aux mains – solution dont le parent n'est pas sûr de sortir gagnant ! La
légitimité invoquée, c'est que si les copains se retrouvent à tel ou tel
rendez-vous, il n'est pas question que je n'en sois pas ! Ils sont
passionnés par leurs copains, par leur génération, leurs systèmes de
valeurs, leurs codes de conduite, leurs codes vestimentaires, les objets
emblématiques qu'il faut posséder d'une manière ou d'une autre etc…
Cette façon d'être n'était qu'en surface pour les générations
précédentes, aujourd'hui elle prend toute son ampleur et son importance
grâce aux moyens de communications faciles et au temps passé ensemble.
L'enfant isolé n'existe plus, il doit faire un effort surhumain, mais il
lui faut s'intégrer coûte que coûte. On l'a bien vu avec l'ostracisme
constaté dans les cours de récréation des collèges vis-à-vis de ceux qui
ne portent pas la panoplie obligatoire eastpak + nike.
Cette façon de fonctionner n'est pas l'apanage des cités. Elle existe
partout, même dans les collèges huppés. Les cités offrent simplement une
particularité qui donne une ampleur supplémentaire au phénomène : tous
les copains habitent dans un rayon de quelques centaines de mètres.
Encore plus facile donc, de se voir en permanence… et qu'est-ce qu'on
pourrait bien faire ce soir ensemble ?
C'est là que réside la grande nouveauté de l'adolescence d'aujourd'hui,
mais elle se combine avec un autre facteur qui existe déjà depuis une
bonne quinzaine d'années : l'affaiblissement de l'autorité et des
hiérarchies. Le rapprochement opéré entre les générations par les
suites du séisme soixante-huitard atteint un paroxysme. Les parents
n'ont plus la possibilité d'imposer une distance avec leurs enfants,
distance nécessaire pourtant à l'acceptation de l'autorité. D’après
l’ensemble de la société, le bon parent se doit de communiquer avec son
enfant, et l'enfant comprend : le bon parent doit accepter la
contradiction, la négociation et la voix au chapitre qu'il revendique en
permanence, pour tout ce qui se passe à la maison, que ça le concerne
directement ou non d'ailleurs ! Tout parent, même le plus appliqué, le
plus impliqué dans sa mission parentale, est démuni en face de cela. Il
est disqualifié systématiquement lorsqu'il n'est pas politiquement
correct ; une sorte d'éducation-modèle est promue par la société : est
bon parent celui qui n'impose pas à ses enfants trop de choses, tout en
offrant un cadre rassurant pour son épanouissement, qui s'intéresse aux
résultats scolaires, mais sans leur donner trop d'importance etc… Ainsi,
il est vu comme admissible qu'un parent interdise les sorties la veille
des contrôles scolaires, mais un parent qui prive son adolescent d'une
fête pour mauvais résultats scolaires ou pour insolence caractérisée est
considéré comme une version moderne de Folcoche. En clair, les parents
n'ont plus la possibilité d'imposer leur vision personnelle de
l'éducation. Tout leur mode de vie, toutes leurs décisions, sont scannés
par le politiquement correct. On lui demande de "se remettre en cause"…
Lorsque le parent insiste malgré tout, la conséquence se voit au niveau
de l'enfant qui se transforme en écorché vif, victime d'une injustice
insupportable et là, la réaction de colère prend toutes les formes, même
les plus extrêmes. Bien sûr, puisque la société le conforte et
l'encourage dans ses révoltes…*
Après avoir recherché dans les problèmes de chômage, d'urbanisation
pathogène, on pointe maintenant du doigt, une fois de plus les parents.
Ça devient fatigant, car cette société qui n'éduque pas des adolescents
d'aujourd'hui parle de quelque-chose qu'elle ne connaît pas. Les
adolescents ont changé, la société a transformé les conditions de
l'autorité : que celui qui critique les parents vienne prendre leur
place une semaine, qu'on le voit à l'œuvre !
Comment être parent sereinement aujourd'hui ? Tout vous disqualifie,
jusqu'à la menace de suppression des allocations familiales ! ainsi les
parents sont tellement bien considérés qu'on estime que leur supprimer
une centaine d'euros par mois va leur donner une douche froide qui va
les pousser à faire des gros yeux efficaces à leurs enfants. Quelle
considération on leur porte ! Le montant pathétiquement ridicule de ces
allocations familiales en est d'ailleurs la preuve. Et les menaces de
les supprimer raisonnent comme une marque de mépris particulièrement
insultante.
L'adolescence est un période très dure à vivre, aujourd'hui, pour les
parents ; ils ont besoin de soutien pour donner à leurs enfants les
éléments nécessaires à leur future vie d'adulte. L'adolescence est une
période très dure aussi pour l'enfant. Beaucoup de souffrances se vivent
au sein des familles, il est temps que la société s'en aperçoive et
propose son aide au lieu d'accuser sans savoir.
* rouler à contre-sens ou brûler les feux-rouges en deux-roues, même
pépé le fait ! Le cannabis ? oh c'est pas bien grave…