Histoire et évolution de la politique
familiale en France
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par Jacques Bichot
Président d'honneur de l'UFE
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Les origines de la politique familiale remontent au
moins au Second Empire. En 1860, une circulaire impériale
instaura en effet un supplément familial de traitement au bénéfice des
marins et inscrits maritimes, à ma connaissance le premier du genre.
Il s’agissait d’une indemnité de 10 centimes par jour et par enfant de
moins de 10 ans, soit à peu près 5 % d’un salaire ouvrier journalier.
Sous la IIIème République, des initiatives
analogues furent prises dans le secteur privé. Par exemple celle des
Etablissements KLEIN, de Vizille, en Isère, en 1884. Puis, en
1891, l’encyclique Rerum Novarum incita les patrons à
tenir compte dans le calcul de la rémunération, des besoins du
travailleur et de sa famille. Léon XIII ne mâchait pas ses
mots, écrivant : « les travailleurs isolés et sans défense se sont
vus, avec le temps, livrés à la merci de maîtres inhumains. » Il
réclamait justice pour les travailleurs, selon la formule : « il est
juste que le fruit du travail soit au travailleur » tout en déclarant
parallèlement : « La nature impose au père de famille le devoir sacré
de nourrir et d’entretenir ses enfants. » Comment le travailleur père
de famille nombreuse pourrait-il remplir ce devoir sans gagner rien de
plus que le célibataire ? Léon XIII ne propose pas une formule
particulière, mais des patrons chrétiens se sentirent concernés et
cherchèrent une solution. Ils en trouvèrent une : le sursalaire
familial.
Léon Harmel, patron d’une importante filature en
Champagne, avait introduit dans son usine bien des usages reflétant
directement ses convictions catholiques. C’était l’époque du
« patronage » : beaucoup de patrons menaient des actions montrant le
souci qu’ils avaient du bien-être de leurs ouvriers. En 1891, Léon
Harmel innova, dans cette mouvance, en créant une « caisse de
famille », dont il confia la gestion à une commission ouvrière, pour
attribuer des suppléments familiaux à ses employés ayant des enfants à
charge. Ces prestations étaient mixtes, partie en argent et partie en
nature. Son exemple fut imité au cours des années suivantes : à la
veille de la Grande guerre, une quarantaine d’entreprises, en France,
versaient des indemnités pour charges de famille.
Ces prestations familiales patronales exprimaient
certes la philanthropie, mais elles relevaient aussi d’un motif
classique de gestion du personnel rentable pour l’employeur. Voici en
effet le discours que tenait en 1900 l’Alliance nationale pour
l’accroissement de la population française en vue d’exhorter les
patrons à instaurer des sursalaires familiaux : « Il n’est pas de
dépenses qui concordent mieux avec l’intérêt de ceux qui les
consentent. Qui pourrait méconnaître, en effet, que les sacrifices
faits sous cette forme par une grande administration publique ou
privée en faveur de son personnel, soient infiniment moins onéreux
qu’un relèvement général des salaires ? » L’actualité apporte la
preuve que l’Etat employeur raisonne encore de cette manière en 2006 :
en proposant diverses mesures catégorielles, dites volet social et
volet statutaire de la négociation, le Ministre de la fonction
publique s’efforce de faire accepter par les syndicats de
fonctionnaires une augmentation de la valeur nominale du point
d’indice très inférieure à celle des prix à la consommation. Parmi ces
mesures on notera, à côté d’une distribution uniforme de points
d’indice, de promotions plus nombreuses et de diverses primes, des
aides ayant une portée familiale : aides à la garde d’enfants, au
déménagement et au paiement de cautions pour les logements.
A partir des dernières années du XIXème siècle,
des suppléments familiaux de traitement furent mis en place dans
différentes administrations d’Etat. Comme pour les retraites quelques
décennies plus tôt, cela se fit d’abord administration par
administration. Les débats à la Chambre donnèrent cependant l’occasion
à un député, l’abbé Lemire, de faire entendre un point de vue nouveau.
Les suppléments familiaux étaient habituellement présentés comme
répondant aux besoins des familles, comme mettant en oeuvre la justice
distributive qui attribue des subsides à ceux que leur seule activité
ne suffit pas à faire vivre convenablement. L’abbé Lemire mit au
contraire en valeur l’apport des familles à la nation : selon lui,
leur fournir des allocations relevait de la justice dite commutative,
celle qui proportionne les revenus aux services rendus. Voici quelques
phrases extraites d’une intervention à la Chambre, en 1908,
dans laquelle il réclamait une allocation familiale : « Je
n’appelle pas secours, je n’appelle pas indemnité, ce que je demande à
la Chambre ; un secours est donné pour un besoin pressant ou
passager ; une indemnité est accordée pour une perte. Avoir une
famille ce n’est éprouver ni un accident ni un dommage. (…) Une
allocation c’est une rémunération pour un service. La famille est un
service social. »
Le point de vue diamétralement opposé avait aussi ses
partisans. Le voici tel que l’exprima en 1909 un haut fonctionnaire :
« Les charges de famille sont une considération à laquelle il n’y a
pas lieu de s’arrêter. Les employés n’ont qu’à pas se marier, s’ils ne
possèdent pas les ressources suffisantes pour élever des enfants. Rien
ne les oblige à avoir une famille à entretenir. » Nonobstant cette
opposition, la Chambre vota en 1911, à l’initiative d’Auguste
Landry, un jeune député corse fraîchement élu, inscrit à l’Union
républicaine radicale et socialiste, une proposition visant à
généraliser et augmenter la compensation des charges de famille dans
la fonction publique. Landry écrira en 1934 La révolution
démographique, puis cosignera deux ouvrages de démographie avec
Alfred Sauvy ; il peut représenter ici l’objectif démographique
poursuivi par certains promoteurs d’une politique familiale active.
Nous allons survoler très rapidement les quelques
décennies suivantes, malgré leur intérêt historique, car le décor est
planté : les cinq principales positions vis-à-vis d’allocations
familiales ont été élaborées avant la Grande guerre. Il y a :
-
Ceux qui n’en veulent pas, chacun
devant selon eux assumer la charge des enfants qu’il a engendré ;
cette position est aujourd’hui fréquente chez les ultra-libéraux.
-
Ceux qui y voient un acte
charitable à l’égard de personnes paupérisées par la taille de la
famille à laquelle elles appartiennent ; cette conception est
répandue aujourd’hui à droite comme à gauche ; en remplaçant le mot
« charité » par sa variante laïcisée « équité », ou encore
« solidarité », elle justifie l’existence de conditions de
ressources pour obtenir droit aux prestations, ou encore des
prestations décroissantes en fonction du revenu.
-
Ceux qui trouvent dans la charité
faite aux familles modestes un moyen moins onéreux que d’autres de
résoudre divers problèmes ; par exemple, en annonçant quelques
mesures nouvelles et ciblées à l’occasion de la conférence annuelle
de la famille, on dépense moins qu’en revalorisant correctement la
BMAF (base mensuelle des allocations familiales, en pourcentage de
laquelle sont calculées la plupart des prestations), tout en donnant
davantage l’impression que le Gouvernement en place s’intéresse aux
familles.
-
Une quatrième position fait des
prestations un moyen d’intervention nataliste : quelques-uns se
soucient encore, comme le Général de Gaulle, de la grandeur de leur
patrie, et s’inquiètent de voir diminuer la proportion de la
population mondiale qu’il représente ; d’autres, plus prosaïquement,
s’inquiètent comme Alfred Sauvy des conséquences d’une faible
natalité sur le dynamisme de l’économie et l’avenir des retraites.
-
Enfin, quelques-uns voient les
prestations familiales comme apportant une rémunération, sans doute
insuffisante, des services que rendent à la société ceux qui
procréent et élèvent leurs enfants.
L’évolution de la politique familiale sous la cinquième
République se comprend mal si l’on n’a pas présentes à l’esprit ces
cinq conceptions et les luttes d’influence entre ceux qui soutiennent
chacune d’entre elles.
Les années d’essor de la politique
familiale
Après 1918, les initiatives patronales se
multiplièrent, et des caisses de compensation privées se mirent en
place pour mutualiser les contributions patronales aux charges de
famille. En 1932, dans la foulée des lois de 1930 instituant les
assurances sociales, le législateur rendit obligatoire l’adhésion de
tout employeur à une caisse de compensation. Cette mesure répondait
au désir exprimé par les entreprises adhérentes, qui ne voyaient pas
d’un bon œil leurs concurrentes échapper à la charge correspondante.
Par parenthèse, cette conception des cotisations aux
caisses de compensation comme une charge pesant sur les entreprises
s’est prolongée et généralisée alors même que la loi de 1932
créait de nouvelles conditions, la rendant caduque. Si quelques
entreprises accordent des sursalaires familiaux, ou bien elles
retiennent les ouvriers sans charges de famille en les payant aussi
bien que leurs concurrentes, et les cotisations constituent une charge
supplémentaire qui les rend moins compétitives, ou bien elles
rémunèrent moins bien ces ouvriers, pour mieux rémunérer les chargés
de famille, et alors elles se retrouvent assez rapidement avec un
personnel beaucoup plus riche en chargés de famille que celui de leurs
concurrents, vers lesquels se dirigent les ouvriers sans enfants, et
là encore elles perdent en compétitivité. Ainsi, avant 1932, il était
justifié de considérer les cotisations famille comme alourdissant le
coût salarial. Ce n’est plus vrai depuis que toutes les entreprises
doivent cotiser au même tarif – ce qui se fera progressivement. Mais
l’idée est restée gravée dans les têtes ; les générations de patrons
se transmettent les unes aux autres comme une vénérable relique cette
idée devenue déconnectée de la réalité. Nous avons là un phénomène
très intéressant, qui explique les réticences des organisations
patronales à toute velléité d’augmentation des prestations familiales.
Dans les faits, si les cotisations patronales qui financent la branche
famille étaient relevées pour augmenter les prestations familiales,
cela pèserait non pas sur le coût du travail, sauf pendant une période
d’ajustement d’environ 2 ans, mais sur la rémunération nette des
salariés. Mais dans les têtes, l’augmentation des cotisations
patronales renchérit le coût du travail : cette croyance peu fondée
est évidemment une des raisons du recul, puis de la stagnation ou du
long déclin, de la politique familiale en France depuis 1958.
Revenons aux années 1930. Un décret loi du 14 juin
1938 étend les allocations familiales aux agriculteurs, alors très
nombreux ; puis celui du 12 novembre 1938 majore fortement la plupart
des prestations, en obligeant les caisses à s’aligner sur les plus
généreuses d’entre elles : l’un dans l’autre, la masse des prestations
aurait ainsi augmenté de 142 % ! Ensuite, le décret-loi du 29 juillet
1939, dit Code de la famille, augmenta encore les prestations pour les
enfants de rang 2 et plus, mais supprima en compensation partielle les
prestations au 1er enfant. Une prime de naissance fut
instituée. Ces mesures résultaient clairement de la volonté d’obtenir
des résultats rapides au niveau du nombre des naissances.
Les années de guerre et d’occupation, sur le
plan de la politique familiale, ne présentent pas que des aspects
négatifs. Par exemple, jusqu’aux lois du 11 octobre et du 18 novembre
1940, les chômeurs n’avaient pas droit aux allocations familiales,
réservées aux travailleurs : ils l’obtinrent alors. En 1941, ce furent
les assurés sociaux malades, puis, en 1942, les veuves, qui
bénéficièrent du maintien des prestations. En revanche, le régime de
Vichy ne revalorisa pas les prestations parallèlement à la hausse des
prix, d’une part en raison de l’appauvrissement du pays, d’autre part
en raison d’oppositions germaniques. Corporatiste et paternaliste, ce
régime mit en place un monopole de la représentation familiale, une
sorte de syndicat unique, qui fut maintenu à la Libération moyennant
un léger lifting. La mollesse avec laquelle l’UNAF actuelle fait
pression en faveur de la politique familiale s’explique en partie par
cette origine : un pouvoir qui n’était pas précisément démocratique
avait trouvé commode d’avoir un partenaire familial dont
l’indépendance soit modeste.
L'après guerre
A la Libération, les assurances sociales et les
caisses de compensation pour les allocations familiales devinrent la
sécurité sociale. Les prestations familiales furent privilégiées : fin
1944 et en 1945, le Gouvernement provisoire parvint à les revaloriser
assez pour compenser la hausse des prix, puis la loi du 22 août 1946
majora fortement le montant des prestations (essentiellement
allocations familiales et allocation de salaire unique) en proportion
du salaire de référence, et instaura des prestations prénatales. En
1948, le dispositif fut complété par la création d’une allocation
logement, qui était alors exclusivement réservée aux familles.
Enfin, l’aspect fiscal ne doit pas être oublié : la loi
de Finances du 31 décembre 1945 instaura le quotient familial.
Il n’est pas mauvais de se rappeler la façon dont Pierre Laroque
présenta ce dispositif, qui reste aujourd’hui encore une originalité
française : « A la différence des mesures fiscales du code de la
famille, qui visaient à inciter les familles à avoir 3 enfants ou
plus, comme à dissuader les célibataires de le rester et les couples
de ne pas avoir d’enfant, le quotient familial répond à un souci de
justice distributive. Il s’agit de rendre l’impôt sur le revenu aussi
neutre que possible par rapport aux capacités de consommation des
familles, suivant leurs charges inégales. » Bien des détracteurs
actuels du quotient familial pourraient avec profit méditer ces
quelques lignes, qui disent l’essentiel.
Il faut se représenter le courage et la hauteur de vue
qui fut nécessaire pour prendre de telles mesures. La France sortait
exsangue des années d’occupation. Les investissements, et
particulièrement les investissements publics, nécessaires pour faire
redémarrer la production, étaient gigantesques. L’argent public était
rare : comment ne pas le consacrer prioritairement aux objectifs
économiques de la reconstruction ? Nous avons beaucoup entendu, depuis
un quart de siècle, le discours suivant : « nous aimons la famille !
nous en faisons une priorité ! vous comprenez que, dans les
circonstances actuelles, il faille d’abord lutter contre la morosité,
faire redémarrer l’économie, mais dès que cela aura été obtenu grâce à
l’excellente politique que nous menons, nous mettrons en œuvre
l’ambitieuse politique familiale qui nous tient à cœur autant qu’à
vous ! » Ce discours, à supposer qu’il soit fondé dans les années
1980, 1990 et 2000, l’eut été bien davantage encore dans les années
qui suivirent immédiatement la Libération. Or les gouvernements de
l’époque ne le tinrent pas. Ils dépensèrent massivement en faveur de
la famille, comptant sur la reprise de la natalité pour galvaniser les
énergies et faire des Français les artisans du redressement économique
de la France. Et ce pari fut gagné ! Le redressement démographique,
bien loin de nuire à la résurrection de l’économie française, en fut
un facteur important. Pourquoi ? Tout simplement parce que des hommes
et des femmes qui donnent la vie, ou dont les fils et les filles
donnent la vie, ont un objectif : faire en sorte que le monde où
vivront ces enfants soit meilleur. L’enfant est pour ses parents et
grands-parents une forte motivation au travail. Les Français firent
des enfants, travaillèrent dur par amour de ces enfants, et ce fut le
début des 30 glorieuses.
L’intendance suivit. On ne se demanda pas si
l’augmentation des cotisations sociales n’allait pas tuer dans l’œuf
la reprise économique : les cotisations famille furent fixées à 12 %
du salaire brut sous plafond en 1946, puis furent portées à 13 % en
octobre 1947, à 14 % en mars 1948, à 16 % en mars 1948, et enfin à
16,75 % en octobre 1951. Durant toutes ces années, et jusqu’en 1958,
la cotisation unique finançant l’assurance maladie et l’assurance
vieillesse resta fixée à 16 %. Pendant 10 ans, de 1948 à 1958, les
ressources de la branche famille furent ainsi égales ou supérieures à
celles des branches maladie et vieillesse réunies ! Grâce à cela, en
1949, première année pour laquelle nous disposons de statistiques
fiables, la moyenne des prestations familiales par enfant bénéficiaire
fut équivalente à 21,8 % du PNB par tête.
1958 – 1970 : le déclin quantitatif
1949 fut probablement l’année la plus faste pour
l’importance relative des prestations familiales par enfant. Jusqu’en
1958, cependant, la politique familiale française resta sur la ligne
de crête. C’est sous la Ve République que le déclin se produisit. En
1970 le montant des prestations par enfant bénéficiaire n’atteignait
plus que 10 % du PNB, pourcentage inférieur de moitié à celui observé
autour de 1950. Le taux des cotisations famille, égal à 16,75 % en
1958, fut ramené par étapes à 10,5 % en 1970, puis à 9 % en 1974. En
pourcentage des dépenses totales de la sécurité sociale, la branche
famille descendit de plus de 40 % en 1949 à 29 % en 1960 et 18 % en
1970. Et cela en dépit du fait qu’en 1970 la France comptait 6,2
millions de personnes âgées au plus de 15 ans, contre seulement 4,6
Millions en 1950. La vieillesse et la maladie prirent sans conteste
l’avantage sur la famille.
Ce recul des prestations familial fut relatif plutôt
qu’absolu. Plus précisément, la comparaison entre 1949 et 1972
fait apparaître un maintien ou une très faible régression du pouvoir
d’achat des prestations familiales perçus par la plupart de
configurations familiales, tandis que le salaire moyen était multiplié
par 2,19. Entre 1950 et 1972, le pouvoir d’achat moyen d’un ménage
composé d’un ouvrier spécialisé et d’une femme au foyer a augmenté de
109 % pour un couple sans enfant, contre 56 % pour un couple avec 4
enfants. La détérioration de la situation relative de la famille
nombreuse atteint donc 26 % en 20 ans. Sachant que la propension à
procréer dépend non pas du niveau de vie absolu des familles avec
enfants, mais de leur niveau de vie relatif, de la comparaison avec le
niveau de vie des couples de même classe sociale ou de même catégorie
professionnelle ayant moins d’enfants ou pas d’enfants, on comprend
qu’il soit difficile de nier tout lien entre la chute de la fécondité
observée en France entre 1964 et 1974, et la diminution du niveau de
vie relatif des ménages comportant des enfants à charge qui survint
entre 1959 et 1970. Un décalage de quelques années est tout à fait
normal en la matière : il faut du temps à la population pour
comprendre qu’avoir des enfants entraîne de plus grands sacrifices
financiers, et en entraînera encore davantage si la tendance perdure.
Une question se pose, incontournable : comment se
fait-il que le même homme, en tant que chef de l’Etat, ait arbitré en
faveur d’une grande politique familiale à la Libération, et ait
accepté sa mise sous le boisseau, au profit de l’assurance maladie et
des retraites, quand il revint aux affaires en 1958 ? Bien entendu,
nul n’a le pouvoir de sonder les reins et les cœurs, et donc le
changement de priorité opéré par Charles de Gaulle restera forcément
son mystère. Nous pouvons simplement formuler une hypothèse, la moins
improbable. Le Général était nataliste et, à sa façon, dirigiste. Il
pensait que le Gouvernement doit fixer le cap, et inciter les Français
à le suivre, en récompensant les uns et en punissant les autres selon
l’adéquation de leur comportement au programme élaboré pour la
grandeur de la France. Plus précisément, l’homme du 18 juin concevait
l’exercice du pouvoir comme une mission de guide dans les moments où
le commun des mortels hésite, se trouble, a besoin d’être encadré,
dirigé, soutenu. Il ne s’agissait pas pour lui de substituer en
permanence l’Etat à l’initiative privée, mais de faire donner
l’impulsion par l’Etat au moment où l’initiative privée se révélait
défaillante, timorée. Pourquoi, par exemple, nationaliser les
banques ? Pas pour les transformer ad aeternum en entreprises
publiques, mais pour que le Gouvernement puisse leur faire distribuer
hardiment du crédit au moment où l’audace était plus nécessaire au
redressement du pays que la prudence de gestionnaires financièrement
orthodoxes. Ensuite, que l’initiative privée prenne le relais, Charles
de Gaulle n’y voyait pas d’inconvénient : l’Etat devait montrer la
voie, donner l’impulsion, beaucoup plus que gérer sur le long terme.
Or il concevait la procréation et l’éducation des
enfants comme un investissement, ce dont les économistes ne peuvent
qu’être d’accord. Dans ses Mémoires de guerre, au tome 3 (Le
salut), il écrivit : « de tous les investissements, ceux qui
visent à accroître le nombre des Français nous sont les plus
nécessaires. » Il fallait donc que l’Etat, dans le rôle qu’il lui
attribuait, donne l’impulsion pour cet investissement, comme pour la
sidérurgie, le pétrole ou la banque, comme plus tard, à son retour au
pouvoir, pour le nucléaire. D’où un effort financier massif pour
modifier le comportement procréatif des Français, fortement malthusien
avant la guerre. Ce fut un interventionnisme nataliste d’impulsion.
Quand Charles de Gaulle revint aux affaires en 1958, il
trouva la France en plein baby-boom. L’impulsion avait été
donnée, les Français avaient compris le message, ils faisaient des
enfants, le problème était résolu, l’Etat pouvait consacrer ses moyens
à d’autres fins, telles que la construction et le fonctionnement des
hôpitaux modernes, qui faisaient cruellement défaut, et l’amélioration
des retraites. Le Général a vraisemblablement pensé que, les Français
ayant retrouvé le chemin de la fécondité, l’Etat pouvait les laisser
faire, et se désengager de ce secteur pour passer à d’autres où son
intervention était nécessaire si l’on voulait aller de l’avant.
L’hypothèse d’un interventionnisme d’impulsion, comportement fréquent
chez les chefs charismatiques, explique assez bien à la fois le
« paquet » mis sur la politique familiale à la Libération, et le
désengagement progressif de l’Etat à partir de 1958.
1970-1981 : les débuts de
l’éparpillement qualitatif
Le début des années 1970 marqua un tournant dans
la conception de la politique familiale. La conception gaullienne de
l’Etat était un interventionnisme d’impulsion que l’on peut qualifier
de stratégique : il s’agissait d’agir sur ce qui a une véritable
importance, comme la natalité, ou l’indépendance énergétique, pas de
s’immiscer dans la vie professionnelle et privée des Français par
plaisir de jouer les touche-à-tout. Le départ puis la mort du Général
laissèrent le champ libre à des interventionnistes beaucoup plus
classiques : des hommes n’ayant pas de génie particulier en matière de
conception stratégique, pas de vision grandiose du rôle de la France,
pas de hiérarchisation claire entre l’important, qui relève du chef,
pour lequel celui-ci doit fixer le cap et entraîner les citoyens, et
l’accessoire, au sujet duquel l’Etat doit éviter, pour s’exprimer
comme Thierry Desjardin, « d’emmerder les Français ». Le colonel
commandant un régiment de cavalerie avait cédé sa place à une flopée
d’adjudants, à la guerre de mouvement avait succédé le retour aux
boutons de guêtres, aux tranchées et aux lignes Maginot : l’ère des
tatillons était ouverte.
Notre hypothèse peut donc se formuler ainsi : Charles
de Gaulle estimait savoir mieux que les Français ce qui était bon pour
la France ; ses successeurs croient savoir mieux que les Français ce
qui est bon pour eux. La différence est capitale. Au dirigisme
d’impulsion, centré sur quelques points d’importance stratégique, a
succédé un dirigisme du quotidien, une volonté tatillonne d’influencer
chaque comportement. L’évolution de la politique familiale en France
est un fait qui, conformément au principe de Popper, peut être mis à
contribution pour essayer d’infirmer cette hypothèse. Le travail
auquel nous nous sommes livré, comme on va le voir, ne conduit pas à
une infirmation.
De l’introduction de l’allocation logement, en 1948,
jusqu’au départ du Général de Gaulle, en 1969, les prestations
familiales ne subirent pas de changement qualitatif important. En
revanche, sitôt le grand chêne eut-il été déraciné, vinrent sur le
devant de la scène les idées qui étaient agitées depuis 1967 à
l’Inspection générale des Affaires sociales et à la Commission des
prestations familiales du Ve plan. Jacques Delors contribua
notablement à l’élaboration de ces idées, et surtout à leur mise en
oeuvre. Conseiller social de Jacques Chaban-Delmas, Premier Ministre
de Georges Pompidou, il inspira la partie sociale et familiale du
programme de gouvernement que Chaban présenta à l’Assemblée nationale
en septembre 1969. La ligne directrice était de redéployer les
transferts sociaux en faveur des plus déshérités. L’année suivante, à
l’occasion du 25e anniversaire de l’UNAF, le Président de
la République confirma ce programme de la façon suivante : « assurer
aux prestations familiales, sous toutes leurs formes, la stabilité en
valeur réelle, et une progression plus rapide en faveur des catégories
les moins favorisées ou les plus dignes d’intérêt. » Concrètement, ce
discours fut le coup d’envoi pour la mise en place progressive d’un
système compliqué de prestations modulées en fonction des revenus, des
situations et des comportements.
La création de l’allocation d’orphelin, par la loi
du 23 décembre 1970, marqua le début de cette nouvelle
orientation. Il est écrit dans le rapport Laroque-Lenoir que « son
faible montant ne lui permet ni de compenser la charge que représente
l’éducation d’un enfant, ni de constituer un revenu de remplacement
pour le conjoint survivant ou abandonné. » Ce constat signifie-t-il
qu’il existait une incohérence entre les objectifs poursuivis et les
moyens mis en œuvre ? Il ne semble pas. Le but était sans doute de
s’engager dans la voie de prestations « ciblées », de façon à donner,
sans engager de grandes dépenses, l’impression que la majorité en
place s’occupait activement de problèmes très concrets. L’activisme
législatif dont cette loi de décembre 1970 fut le coup d’envoi
s’explique mal autrement : il s’agissait de prendre beaucoup de
mesures sans dépenser beaucoup d’argent. Passons en revue les plus
importantes de ces mesures.
Le 13 juillet 1971, une loi instaura
l’allocation aux mineurs handicapés et celle aux majeurs handicapés,
pour lors AHA, qui deviendra l’actuelle AAH en 1975 ; le 16 du même
mois, une autre loi étendit l’allocation logement aux handicapés, aux
personnes âgées et aux jeunes travailleurs, engageant ainsi sa
transformation : de prestation familiale, elle était en train de
devenir une prestation sociale. La loi du 3 janvier 1972 qui l’étendit
encore, cette fois aux jeunes ménages sans enfants, fit un pas de plus
dans cette direction. Par la même occasion, cette loi réserva le
bénéfice de l’allocation de salaire unique aux ménages modestes et la
compliqua en instaurant une majoration pour certains des ménages les
moins argentés. Il fallait en outre que ces ménages aient un enfant de
trois ans au plus, ou quatre enfants minimum : on voit poindre les
mesures spécifiques en faveur de la garde des jeunes enfants et en
direction des familles nombreuses à revenus modestes. Comme tout cela
était un peu trop simple, la majoration fut dotée d’une indexation
automatique sur le SMIC, tandis que la revalorisation de l’allocation
principale fut laissée au bon vouloir du Gouvernement. Celui-ci la
maintint inchangée en valeur nominale, ce qui, en ces années
d’inflation assez forte, lui fit perdre rapidement de son importance.
En 1977 le complément familial, prestation sous conditions de
ressources, vint remplacer allocation de salaire unique et complément.
Plus généreux que les prestations remplacées, il « boosta » pendant
quelques années les dépenses de la branche famille.
La création de prestations spécifiques s’était
manifestée dans la loi de janvier 1972 par une allocation de frais de
garde, et, en novembre de la même année, des prêts aux jeunes ménages
furent instaurés dans le cadre de l’action sociale des CAF. La mise en
place du bric-à-brac de prestations se poursuivit en 1974 avec
l’allocation de rentrée scolaire, puis en 1976 avec l’allocation de
parent isolé. Celle-ci fut complétée en 1980 par un Supplément
familial de revenu, destiné à garantir un minimum aux familles
nombreuses (3 enfants et plus). La branche famille servit ainsi à
mettre en place, à l’aide de prestations catégorielles, « ciblées »,
des ébauches de revenu minimum, dont la première avait été créée dans
la branche vieillesse (le minimum vieillesse, qui date de 1956), puis
la seconde dans la branche famille avec l’AAH. Lorsque le RMI fut
créé, en 1989, on se garda toutefois de lui faire absorber ces
prestations ayant le même objectif mais visant des populations
spécifiques, des « cibles ».
Notons encore la création en 1977 de l’Aide
personnalisée au logement (APL), ouverte aux accédants à la
propriété, et destinée à remplacer les aides à la pierre en ciblant
davantage des ménages modestes. La dualité APL / AL introduisit une
complication supplémentaire dans le paysage, et la fusion des deux,
engagée il y a quelques années, et aujourd’hui quasiment réalisée, ne
s’est pas opérée sans difficultés.
Le pompage des fonds de la branche
famille au profit des autres branches
Multiplier les prestations spécifiques est un moyen
efficace pour brouiller les pistes en ce qui concerne les budgets des
différentes branches. L’argent de la branche famille put ainsi être
utilisé pour venir en aide à différentes catégories de personnes dans
le besoin ; il le fut aussi pour subventionner l’assurance vieillesse,
que l’on avait décidé de rendre plus généreuse. Une tuyauterie fut
mise en place pour faire des deux branches, famille et vieillesse, des
vases communicants, et plus précisément pour siphonner les ressources
de la famille au profit de la retraite. Première d’une longue série,
la loi du 3 janvier 1972 fut présentée comme un grand progrès pour les
mères au foyer : désormais, elles obtiendraient des droits à pension,
la CAF cotisant pour elles, ou du moins pour celles dont le ménage ne
disposait pas de revenus importants. Dans l’immédiat, aucune mère de
famille ne bénéficia de ce fait d’une liquidation de pension plus
conséquente : les dépenses, pour la CNAV, viendraient vingt ou trente
ans plus tard. En revanche, la CNAV considéra les versements de la
CNAF comme un recette courante, se fondant dans la masse des
cotisations, et destinée à ce titre à payer les pensions en cours.
Aucune mise en réserve n’eut lieu : une partie des cotisations
famille, qui se montaient alors à 10,5 % des salaires bruts, fut ainsi
subrepticement affectée au paiement des retraites. Tout simplement, la
politique de stagnation des dépenses en faveur des familles avait
rendu la CNAF excédentaire, il y avait donc ce que l’on appellerait
aujourd’hui une « cagnotte », et cette cagnotte fut partiellement
confisquée au profit de la branche vieillesse, dont les dépenses
allaient croissant. La cagnotte étant grosse, la confiscation ne fut
que partielle : il fut possible, deux ans plus tard, en 1974, de
réduire de 10,5 à 9 % le taux de la cotisation famille. Le bénéfice de
la mesure, dite désormais AVPF (assurance vieillesse des parents au
foyer) fut étendu en 1978 aux pères au foyer, à vrai dire peu
nombreux.
Une analyse plus fouillée est nécessaire. La loi du 31
décembre 1971, dite loi Boulin, rendant plus généreuse l’assurance
vieillesse, avait non seulement porté le taux plein de 40 à 50 %, mais
aussi attribué une bonification d’une année d’assurance par enfant
élevé, à condition qu’il y en ait eu deux au moins. Cela entraînait de
fait une dépense supplémentaire immédiate, qui se trouva accrue par la
loi du 3 janvier 1975 qui porta la bonification à deux ans d’assurance
par enfant, et supprima la condition d’en avoir élevé au moins deux.
L’argent versé à la CNAV par la CNAF au titre de l’AVPF servit en fait
à faire payer par la branche famille la bonification d’annuités
accordée aux mères de famille. On a ainsi un exemple de ce qui tend à
devenir une pratique courante : organiser un transfert de fonds d’un
organisme à un autre pour un usage réel différent de la raison
officielle invoquée par la loi. C’est un épisode de la mise en place
d’une tuyauterie d’une complication telle que quasiment plus personne
ne peut s’y reconnaître.
Egalement difficile à détecter par ceux qui ne sont pas
spécialisés en finances sociales, une opération de pompage fut menée
durant un quart de siècle sous des apparences de prêt, jusqu’à ce
qu’un abandon de créance la rende définitive en 1994. Il s’agit
tout simplement des excédents de la CNAF, qui servaient au financement
des autres branches, en principe sous forme d’une avance : le compte
de la CNAF à l’ACOSS (l’Agence centrale des organismes de sécurité
sociale) devenait de plus en plus créancier, tandis que ceux de la
CNAM et de la CNAV devenaient de plus en plus débiteurs. Puis, en
décembre 1993, la dette globale de la sécurité sociale atteignant 110
milliards de francs, la loi de Finances pour 1994 transféra à l’Etat
cette dette de 110 MdF à l’égard de la CDC, et disposa qu’un simple
arrêté préciserait la répartition de cette opération entre les
branches. L’arrêté remit quasiment à zéro les comptes de toutes les
branches ; la créance de la branche famille (66 MdF) fut ainsi annulée
en même temps que les dettes des branches retraite et maladie.
Pour examiner un autre exemple de pompage des fonds de
la branche famille au profit de l’assurance vieillesse, effectuons un
saut d’une douzaine d’années. Dans le régime général, les personnes
ayant élevé au moins trois enfants ont droit à une majoration de 10 %
du montant de leur pension. Cette disposition a été qualifiée
d’avantage non contributif par le livre blanc sur les retraites de
1991, sans qu’aucune analyse sérieuse de la notion de contributivité
ait été réalisée par le Commissariat au Plan. En conséquence, le coût
de cette disposition à été mis à la charge du Fonds de solidarité
vieillesse (FSV) créé au 1er janvier 1994, ce qui,
concrètement, servit à attribuer aux financement des pensions une
fraction de la CSG. La loi de financement de la sécurité sociale
(LFSS) pour 2001 fit un pas supplémentaire dans l’utilisation du FSV
pour affecter à l’assurance vieillesse des ressources prises
ailleurs : cette loi mit à la charge de la branche famille 15 % du
coût de la bonification pour famille nombreuse
(mesure approuvée par l'UNAF !!!). Saisi par la droite,
le Conseil constitutionnel ne censura pas cette disposition. Le
Gouvernement Jospin, fort de cette décision, doubla la ponction dans
la LFSS pour 2002, suscitant les protestations véhémentes de la
droite. A peine cette dernière fut-elle revenue au pouvoir, elle
incorpora dans la LFSS pour 2003 le passage de 30 % à 60 % de la
proportion de la bonification pour famille nombreuse payé par la
branche famille. Le transfert qui en résulte s’est élevé en 2005 à 3
440 millions d’euros, soit près de 10 % du total des prestations
familiales légales (35,8 milliards d’euros en 2005).
D’autres tuyauteries peuvent être usinées pour pomper
les ressources de la CNAF. Certaines sont en place. En particulier,
bien que les prestations logement n’aient plus de spécificité
familiale depuis longtemps, la CNAF verse une contribution au Fonds
national de l’habitat (FNH). Pour l’année 2005, le calcul de cette
contribution a été modifié, entraînant un alourdissement d’icelle
estimé à 270 millions d’euros par la Commission des comptes de la
sécurité sociale. Voici un exemple de ce qu’il est possible de faire,
sans que quiconque s’en rende compte en dehors de quelques
spécialistes, pour grignoter les ressources de la politique familiale
au profit des autres domaines de la protection sociale.
Parfois, le procédé utilisé est trop voyant, et les
protestations obligent le Gouvernement à faire machine arrière. Ce fut
le cas pour la mise sous conditions de ressources des allocations
familiales. Cette mesure figure dans la LFSS pour 1998, suite à la
victoire électorale de la gauche en 1997. Mais elle ne s’appliqua que
pendant une année, de fortes oppositions s’étant manifestées, bien
relayées par les média car le Gouvernement s’était simultanément
attaqué à l’Allocation de garde d’enfant à domicile (AGED), très
appréciée par les journalistes parents de jeunes enfants. En revanche,
le Gouvernement, avec la collaboration active de l’UNAF, parvint à
maintenir le montant des restrictions imposées aux familles aisées :
en remplacement des conditions de ressources sur les allocations, il
abaissa fortement le plafond du quotient familial, renforçant ainsi
l’imposition directe des ménages aisés avec enfants.
Les modifications apportées aux modalités de
financement de la branche famille furent également l’occasion de lui
rogner un peu les ailes. Certes, une fois le taux de cotisation sur
les salaires bruts plafonnés réduit de 16,75 % à 9 %, processus de
réduction ayant pris fin en 1994, il n’y eut plus de coupe à blanc,
mais les Gouvernements ne s’interdirent pas d’abattre quelques arbres.
Le passage de 9 % de cotisation plafonnée à 5,4 % de cotisation
déplafonnée complétée par 1,1 % de CSG fut l’occasion d’un tel
abattage, réalisé en toute discrétion grâce à la complexité de la
matière. L’opération fut réalisée en trois étapes : en 1989, il y eut
4,5 % sous le plafond de la sécurité sociale et 3,5 % sans plafond ;
en 1990, ce fut 7 % sans plafond ; enfin, la loi de finances pour 1991
instaura la CSG, qui en cette première année d’existence fut prélevée
au taux de 1,1 % et entièrement affectée à la branche famille, qui en
contrepartie ne bénéficia plus que de 5,4 points de cotisations
déplafonnées. On notera au passage que les travailleurs indépendants
obtinrent un taux réduit, 4,9 %, au delà du plafond, petite faveur
catégorielle accordée au détriment du budget de la CNAF. Mais surtout,
les nouveaux taux pour la CNAF furent arrondis au dixième inférieur
par rapport à ce qu’il aurait fallu pour que les opérations
successives n’entraînent aucune perte de recettes : en 1989, par
rapport à 1988, alors que les cotisations employeurs rapportèrent 8,2
% de plus à la CNAM et 8,3 % à la CNAV, la CNAF dut se contenter de 3
% ; en 1990, on a 5,8 % pour la CNAM, 6,3 % pour la CNAV, et seulement
3,5 % pour la CNAF ; enfin, en 1991, les recettes de la CNAF
augmentèrent de 2,8 % sur 1990, contre 3,2 % pour celles de la CNAV et
7,4 % pour celles de la CNAM : le transfert de ressources ne peut
faire aucun doute. Son montant exact est difficile à chiffrer très
exactement, mais nous l’estimons à plus de 2 milliards d’euros actuels
(chaque année).
La tactique adoptée est simple et répétitive. En
évitant de revaloriser les prestations familiales plus que les prix à
la consommation, le Gouvernement rend la branche famille
excédentaire ; il met alors à sa charge des dépenses incombant
antérieurement à une autre branche, ou rogne quelque peu ses
ressources. Ce faisant, il rend la branche déficitaire, ce qui
justifie de modérer sévèrement la progression de ses dépenses. Quand
cette modération a fait son effet, le cycle recommence : la branche
redevenue excédentaire peut faire l’objet de nouvelles ponctions, et
ainsi de suite. Ce schéma peut être légèrement bousculé par la mise en
place d’une prestation qui se révèle un peu onéreuse, comme jadis le
complément familial, ou actuellement la Prestation d’accueil du jeune
enfant (PAJE), mais il constitue la tendance lourde.
L’évolution des prestations au cours
des quinze dernières années
La BMAF a suivi fidèlement l’indice INSEE des prix à la
consommation hors tabac, parvenant en 2005 à l’indice 128, base 100 en
1990. Cette politique d’indexation est conforme à la loi, mais
celle-ci n’interdirait pas de donner de temps à autre un « coup de
pouce » à la BMAF : on constate que ce choix ne fut jamais fait. Le
but de la majorité au pouvoir, quelle que soit sa couleur, a toujours
été de réserver les dépenses supplémentaires à des modifications
spectaculaires susceptibles de lui faire de la publicité : les
augmentations assez massives décidées après l’élection de François
Mitterrand à la Présidence de la République en sont un exemple ;
l’annonce de la PAJE, dernière en date des modifications plus
qualitatives, a présenté un intérêt pour les journalistes, qui ont pu
lui consacrer des émissions ou des articles, tandis qu’une simple
revalorisation de la BMAF n’aurait débouché que sur quelques
entrefilets. Les gouvernements obéissent souvent à une logique de
maximisation du rapport entre l’impact médiatique des mesures et leur
coût.
La PAJE s’applique aux enfants nés depuis le 1er
janvier 2004. Elle remplace progressivement les anciennes dispositions
destinées aux jeunes enfants ; sa montée en charge se poursuivra
durant l’année 2006 et s’achèvera pour l’essentiel en 2007. Le
dispositif comprend :
·
Une prime à la naissance (812 € par enfant) remplaçant la
partie de l’APJE qui était versée sans conditions de ressources, avant
la naissance et les 3 mois suivants
·
Une allocation de base versée sous conditions de ressources
(162 € par mois)
·
Un complément de libre choix du mode de garde, qui remplace l’AFEAMA
et l’AGED. Les cotisations sociales sont prises en charge dans
certaines limites, et le salaire net est pris en charge de manière
dégressive en fonction du revenu.
·
Un complément de libre choix d’activité, qui remplace
l’Allocation parentale d’éducation (APE), avec des conditions
d’activité professionnelle antérieures un peu plus strictes. Ce
complément peut être versé pour le premier enfant, pendant 6 mois
seulement (au lieu de 3 ans) ce qui augmente le nombre des
allocataires ayant un seul enfant. A taux plein, il représente 504 €
par mois, non cumulables avec l’allocation de base.
La PAJE innove légèrement, mais surtout elle regroupe,
soit-disant en une prestation unique, un ensemble de prestations qui
subsistent, un peu modifiées, sous une nouvelle dénomination. Elle
entraîne une certaine augmentation des dépenses de la CNAF. La
commission des comptes de la sécurité sociale estime que la branche
famille versera 1,2 Md€ de plus en 2006, du fait de la PAJE, que si on
en était resté à l’ancien système. Le poids des prestations familiales
légales dans le PIB remonterait de ce fait de 2,11 % du PIB en 2003 à
2,15 % en 2006.
Les pouvoirs publics sont plus discrets relativement à
l’augmentation des prestations extra-légales, qui augmentent depuis
quelques années à grande vitesse. De 2,45 Md€ en 2003, elles
passeraient à 3,35 Md€ en 2006. Les gestionnaires et administrateurs
des CAF y sont très attachés, car ils ont en la matière un pouvoir de
décision qui leur fait défaut en ce qui concerne les prestations
légales. Les subventions aux crèches en font partie. Ces institutions
constituant un élément important du dispositif d’aide à la garde des
jeunes enfants, on voit que la PAJE n’englobe pas la totalité du
dispositif « petite enfance ».
Une évolution positive doit être notée en ce qui
concerne les minima sociaux. En effet, ceux-ci tenaient mal compte de
la présence d’enfants à charge, et particulièrement des adolescents.
Le RMI, en considérant les prestations familiales comme des revenus à
déduire de l’allocation, était particulièrement défavorable aux
familles avec enfants. Au cours des dernières années, quelques
dispositions ont été prises qui améliorent la situation. Il reste
cependant une pénalisation, dans de nombreuses situations, des couples
avec enfants titulaires d’un minima social par rapport aux personnes
seules.
Perspectives d’avenir
La politique familiale française a cessé d’être la plus
généreuse du monde. Elle reste dans le peloton de tête, mais divers
pays, selon Eurostat, devancent la France pour le pourcentage du PIB
consacré aux prestations familiales.
Si la natalité est moins faible en France que dans les autres pays
européens, exception faite de l’Irlande, il faut sans doute y voir
l’effet d’une mentalité et de dispositions qui rendent assez facile
l’exercice d’une activité professionnelle pour les femmes ayant un,
deux, voire trois enfants. La société française, à la différence de
son homologue germanique, ne considère pas comme indigne la femme qui
travaille professionnellement alors qu’elle a des enfants. Et l’école
maternelle, en France, en scolarisant tous les enfants à partir de
trois ans, ainsi qu’une partie des enfants de 2 à 3 ans, facilite
grandement la conciliation entre vie professionnelle et
responsabilités parentales. Les horaires de classe, à l’école, au
collège et au lycée, sont également favorables : les enfants sont
absents de la maison pendant la majeure partie de la journée de
travail, surtout pour les personnes qui peuvent se limiter aux 35
heures hebdomadaires.
En conséquence, les couples français qui veulent des
enfants – et c’est l’immense majorité – peuvent suppléer la faiblesse
des prestations d’entretien des enfants, et tout particulièrement des
allocations familiales, en ayant deux activités professionnelles à
temps plein, ou une activité à temps plein et une à temps partiel.
Cela fonctionne assez bien pour un puis 2 enfants, et devient plus
difficile avec 3 enfants, et surtout avec 4 et plus, ce qui explique
en partie la diminution des naissances de rang 3 et plus,
particulièrement accentuée à partir du rang 4, surtout si l’on
s’attache au comportement des autochtones. Autrement dit, la politique
familiale française est assez performante du point de vue nataliste :
elle absorbe des ressources plutôt modestes, du moins si l’on fait
abstraction, ce qui est habituel mais tout à fait discutable, du
budget des institutions scolaires ; mais elle utilise ces moyens de
telle manière que les mères d’un petit nombre d’enfants puissent
participer activement à l’obtention des ressources monétaires du
ménage, si bien que le désir, encore assez fort, d’avoir au moins un
enfant, et de préférence deux, est réalisable.
Deux problèmes se posent.
Le premier est la raréfaction des naissances de rang
strictement supérieur à 2, malgré la fréquences des secondes unions,
qui se traduit assez souvent par une naissance supplémentaire, enfant
d’un second lit. Or ces naissances sont indispensables pour assurer le
renouvellement des générations, car il en faut pour compenser les
stérilités et les enfants uniques. La politique familiale française
est assez bien adaptée au maintien de l’indice conjoncturel de
fécondité entre 1,8 et 2 ; elle l’est beaucoup moins à son passage au
delà de 2.
Le second problème est celui du désir d’enfants. Il
reste élevé, mais il a diminué, et dans d’autres pays européens il est
nettement plus faible, ce qui peut faire craindre une fragilité de la
situation actuelle dans laquelle les couples français ont envie de
procréer sans trop de parcimonie. Le désir d’enfants est notre
trésor ; c’est un capital démographique précieux, et nous serions bien
avisés de ne pas le considérer comme une richesse naturelle
inépuisable. Or il n’est pas évident que la politique familiale
actuelle et la configuration générale de notre société soient très
favorable à la conservation et au renforcement de ce capital.
Que faire pour répondre, si possible simultanément, à
ces deux défis ? La réponse à cette question vitale ne relève pas des
modifications à la marge de la politique familiale française à
laquelle se livrent les gouvernements successifs. L’idée directrice
actuelle est « l’aide » aux familles, à commencer par les moins
aisées, et par celles où les deux parents, ou le parent unique,
exercent une activité professionnelle. Le ciblage et la complication
sont à l’honneur. Cela ne répond ni au problème des naissances de rang
élevé, ni surtout au défi du maintien ou de la progression du désir
d’enfant.
Conforter et réveiller le désir d’enfant n’est pas un
objectif en soi. C’est plutôt l’effet heureux d’une reconnaissance des
services que rendent à la société ceux qui mettent des enfants au
monde et qui les élèvent de leur mieux. Il conviendrait donc, selon
nous, de réorienter en profondeur la politique familiale dans le sens
de l’échange équitable. Etre parent est aussi utile qu’être
travailleur : c’est cela que doit exprimer la politique familiale. Il
est possible de la réformer, ou plus exactement de la refonder, dans
ce sens. Il ne s’agirait pas d’assouplir telle condition de ressource
ou d’activité professionnelle antérieure, excessive dans le système
actuel ; il s’agirait de considérer l’activité parentale et les
dépenses, notamment d’enseignement, destinées aux enfants et aux
adolescents, comme les seules sources légitimes des droits à la
retraite. Nous avons dans d’autres travaux donné des indications
précises sur ce qui pourrait être fait pour mettre en œuvre un tel
principe. Si l’on ne va pas dans ce sens, si le fait d’avoir des
enfants reste un moyen de diminuer son niveau de vie à la fois durant
la période active de l’existence et pendant la retraite, alors il est
à craindre que le désir d’enfant ne finisse par s’étioler. L’injustice
et le non respect des faits finissent généralement par se payer au
prix fort.

Cette solution fut nettement conseillée, en 1931, par l’encyclique
Quadragesimo anno, où l’on peut lire au point 71 : « On
n'épargnera donc aucun effort en vue d'assurer aux pères de
famille une rétribution suffisamment abondante pour faire face aux
charges normales du ménage. Si l'état présent de la vie
industrielle ne permet pas toujours de satisfaire à cette
exigence, la justice sociale commande que l'on procède sans délai
à des réformes qui garantiront à l'ouvrier adulte un salaire
répondant à ces conditions. À cet égard, il convient de rendre un
juste hommage à l'initiative de ceux qui, dans un très sage et
très utile dessein, ont imaginé des formules diverses destinées,
soit à proportionner la rémunération aux charges familiales, de
telle manière que l'accroissement de celles-ci s'accompagne d'un
relèvement parallèle du salaire, soit à pourvoir le cas échéant à
des nécessités extraordinaires. »