Europe, démographie et retraites
par
Jacques Bichot
Professeur à l’Université Jean Moulin (Lyon 3)
Président d'honneur de l'UFE
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L’Union européenne a mieux à faire qu’à
pleurer sur un budget introuvable et un projet de constitution en panne.
En mars, la Commission a produit un livre vert consacré aux changements
démographiques et à la solidarité entre générations. Elle a lancé une
grande consultation à ce sujet, et organise en juillet un congrès pour
en débattre avec « tous les acteurs concernés ». Le sujet est de
première importance, et il ne suffit pas de l’aborder au niveau de
chaque pays : c’est un vrai problème européen.
Une reprise de la natalité ne saurait à
elle seule résoudre le problème des retraites par répartition. Mais ce
problème se posera de façon plus aiguë, moins facile à résoudre, si les
européens continuent à mettre au monde très peu d’enfants. Le
vieillissement de la population résulte non seulement de la croissance
de la longévité, mais aussi de la faiblesse de la natalité ; il crée un
cercle vicieux, car on économise sur l’investissement dans la jeunesse
pour assurer un niveau de vie confortable à des retraités dont beaucoup
seraient parfaitement en état d’exercer une activité professionnelle.
Plus il y a de retraités, plus ceux-ci sont influents, en particulier
électoralement, et plus il est tentant de les privilégier au détriment
des personnes en âge de procréer, et des enfants. Une économie de la
rente, fondée sur l’exploitation de l’homme par l’homme, a été créée et
prend de plus en plus de place. Elle n’est ni libérale, ni sociale, ni
tout simplement « soutenable » à long terme.
Pour rompre ce cercle vicieux, la première chose à faire serait de plafonner le pourcentage du PIB,
ou du revenu professionnel des actifs occupés, consacré aux personnes
âgées. Le désir d’avoir des enfants est profondément enraciné ; mais
il peut être supplanté, et même refoulé (au point de diminuer fortement
dans les sondages) si le fait de mettre au monde et d’élever des enfants
est le moyen par excellence de s’appauvrir relativement au reste de la
population, ou de se mettre à l’écart du monde du travail. Un surmoi
s’instaure et réfrène la tendance à assurer sa descendance lorsque la
procréation apparaît comme un comportement socialement et économiquement
perdant. Ce surmoi est déjà bien installé dans la majorité des pays de
l’Union. On ne peut espérer enrayer ce phénomène qu’en laissant aux
actifs une part suffisante de la production qu’ils effectuent. D’où la
nécessité de poser une limite infranchissable aux prélèvements sur les
revenus du travail destinés aux retraités.
Cette limite devrait englober non
seulement le financement des pensions par répartition, mais aussi le
financement de la dépendance des personnes âgées et celui de leur
assurance maladie. C’est le total de ces trois postes, qu’il s’agisse
d’impôts, de cotisations sociales ou d’emprunts, qui devrait être
contingenté. Une telle mesure gagnerait à être prise au niveau européen,
car très peu d’états
membres ont les moyens politiques de la prendre eux-mêmes. Elle devrait
constituer l’équivalent du pacte de stabilité, car elle est aussi
indispensable au niveau de la démographie et des retraites que la
limitation des déficits et de l’endettement publics en matière
monétaire.
En deuxième lieu, il
conviendrait de reconsidérer radicalement le fondement des retraites par
répartition, et de tirer les conséquences d’une analyse correcte de leur
fonctionnement. Ces pensions sont
juridiquement organisées selon un principe dépourvu de tout réalisme
économique : les droits à pension sont attribués au prorata des sommes
consacrées à l’entretien et au confort des retraités, lesquelles ne
servent en rien à préparer les futures pensions de ceux qui les versent.
Il faut accepter de voir la réalité en face : ce ne sont pas les
cotisations vieillesse qui préparent les pensions des actifs actuels,
c’est la mise au monde des enfants, leur entretien et leur formation.
Une fois cela compris, il faudra réformer les modalités d’attribution
des droits à pension : ceux-ci ne devraient plus découler de cotisations
versées au profit des retraités, mais des cotisations, impôts et
contributions en nature qui servent aux enfants et aux jeunes.
Autrement dit, il faudrait reconnaître
l’investissement dans la jeunesse comme le fondement de nos retraites
par répartition, et considérer les pensions, l’assurance maladie et les
prestations de dépendance des retraités comme une sorte de dividende
versé à ceux qui ont assumé ou/et financé cet investissement. Il
faudrait par conséquent faire des contributions (tant pécuniaires qu’en
nature) à l’investissement dans la jeunesse la source des futurs droits
à pension. Une telle réforme ne sera pas facile à réaliser, mais elle
est vitale, non seulement pour l’Europe, mais aussi pour le monde. En
effet, les pays en développement mettent en place des systèmes de
protection sociale imités du modèle européen, et nous sommes en train de
les fourvoyer dans une voie sans issue. Le développement durable n’est
pas qu’une affaire d’écologie.
Troisièmement, il faudrait
remettre en question un découpage institutionnel qui ne correspond pas à
la réalité économique. Actuellement, il existe
d’une part une politique familiale, d’autre part un financement public
de l’enseignement, d’un troisième côté une assurance maladie, et d’un
quatrième des caisses de retraite par répartition. Ces quatre systèmes
sont étroitement liés du point de vue économique, mais ils sont
institutionnellement déconnectés. Tous les quatre concourent à l’échange
intergénérationnel : les actifs investissent dans les nouvelles
générations, acquérant ainsi des droits à la reconnaissance de leurs
membres ; et quelques décennies plus tard, devenus retraités, ils se
tournent vers leurs descendants, entrés en activité, pour obtenir la
contrepartie de leur apport initial. Il faudrait traduire ce
fonctionnement économique au niveau juridique et institutionnel.
Si la sécurité sociale et le financement
du système de formation initiale restent en porte-à-faux vis-à-vis de la
réalité économique, la propension à procréer et à consacrer des
ressources à l’investissement dans la jeunesse restera insuffisante.
Nous suggérons donc de regrouper dans une « cotisation jeunesse » tous
les prélèvements, sociaux et fiscaux, qui servent à financer
l’investissement dans la jeunesse, et d’en faire l’une des deux bases de
l’attribution des droits à pension. La seconde base correspondrait
logiquement à l’apport des parents, qu’il s’agisse de l’usage qu’ils
font d’une partie de leurs revenus pour pourvoir aux besoins de leurs
enfants, de la partie de leur travail domestique qui profite à ces
enfants, ou de leur activité éducatrice.
La construction européenne manque de
projets de grande ampleur. Œuvre de transpiration davantage que
d’inspiration, la constitution n’est pas apparue, aux yeux des
populations, comme ayant cette nature. En revanche, la réforme de la
« solidarité intergénérationnelle » dans le sens indiqué ci-dessus
ouvrirait un chantier digne de l’Union. Les crises économiques ne sont
pas les seules dont on puisse chercher à sortir en entreprenant de
grands travaux !