Entreprise
et
maternité
par Jacques Bichot
Economiste,
Président d'honneur de l'Union des
Familles en Europe |
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Un livre de Flore Mangin,
Féminité, maternité, précarité,
vient rappeler qu’être femme et mère et travailleuse, c’est
souvent « la galère ». Plus précisément, cette journaliste expose
les réactions négatives de nombreuses entreprises face à l’arrivée
d’un enfant chez une de leurs employées : Ainsi telle femme,
devenue enceinte peu après avoir été embauchée, essuie-t-elle une
violente réaction de son employeur et de tout son service sur le
thème « vous nous avez trahis. »
Ce type de réaction ne doit pas faire l’objet
d’une indignation vertueuse stigmatisant des patrons inhumains :
on ne fera pas avancer à la fois la cause de la famille et celle
de l’entreprise en refusant de voir les problèmes que posent à
cette dernière certains aspects de la vie familiale. Mieux vaut
analyser ce qui conduit patrons, supérieurs hiérarchiques et
collègues à considérer la naissance comme un « malheureux
événement » si elle s’annonce chez une femme membre de leur
équipe : cela permettra de trouver des solutions aux difficultés
qu’engendre pour eux la dite naissance. Si l’entreprise cesse de
pâtir du fait de la maternité, les réticences à son égard, les
pressions exercées en vue de l’éviter, les comportements
désagréables à l’égard de celles qui enfantent, régresseront
fortement.
La grossesse comporte des inconvénients pour
l’entreprise : des femmes enceintes ont besoin de se ménager, de
travailler selon un rythme moins soutenu. Le patron ou le chef de
service ne sait pas si tel sera le cas, mais c’est un risque, et
peu d’hommes aiment courir un risque sans en retirer un avantage :
l’exigence de rendement ou de rémunération croit avec le risque
encouru. Embaucher est un risque, mais on en attend un avantage :
un développement du chiffre d’affaires et des profits, une charge
de travail moins lourde pour les salariés déjà en poste, l’arrivée
d’une compétence qui faisait défaut, etc. En revanche, quand une
salariée « tombe » enceinte – expression révélatrice – quel
avantage en retire l’entreprise ?
Les difficultés continuent avec le congé de
maternité. D’abord, celui-ci peut être anticipé pour raison
médicale (c’est même aujourd’hui le cas le plus fréquent).
Ensuite, il faut trouver un remplaçant et le mettre au courant, ou
répartir le travail de l’absente entre les présents. Puis vient le
suspens : va-t-elle reprendre son poste à la date prévue, ou bien
les joies de la maternité vont-elles l’amener à prendre un congé
parental ? La loi a fait de ce congé un droit pour le père et la
mère ; c’est bien, mais l’entreprise est confrontée aux soucis
d’un remplacement à réaliser souvent sans préavis suffisant, et
pour une durée assez imprévisible. Tout cela n’est pas facile à
gérer.
Une fois revenue dans l’entreprise, la jeune
mère ne reprend pas ses fonctions comme si rien n’avait changé :
elle a dans sa vie un petit être qu’elle considère, à juste titre,
comme prioritaire. Son implication va-t-elle rester la même ? Ses
absences vont-elles se multiplier ? Là encore, le patron, le chef
de service et les collègues se méfient des conséquences possibles
de la maternité.
Une fois compris ces problèmes, il convient de
réaliser qu’en les résolvant, l’entreprise et ses membres rendent
un service à la collectivité. Car la société a besoin d’enfants,
et plus précisément d’enfants entourés d’affection et bien éduqués
par des parents ayant du temps à leur consacrer. Donc, en
facilitant la conciliation de la vie familiale et de la vie
professionnelle, l’entreprise produit quelque chose d’important,
elle agit comme une sorte de service public. Or toute production
utile mérite rémunération. Le « bon » comportement de l’entreprise
et de ses membres à l’occasion de la grossesse, de la naissance,
puis à l’égard des responsabilités parentales, devrait lui
rapporter, comme sa production de biens et de services. Travailler
plus, résoudre des problèmes, pour « pas un rond », cela indispose
inévitablement ceux qui y sont contraints par la loi.
Autrement dit, si l’on veut que les entreprises
et leur personnel accueillent l’annonce d’une grossesse comme une
bonne nouvelle, non comme un ennui, il faut qu’ils en tirent
profit. Il faut que l’entreprise ne voit pas sa rentabilité
baisser, et que les salariés mis à contribution pour former un
remplaçant ou suppléer l’absente obtiennent un supplément de
rémunération. Il faut donc que la politique familiale comporte un
volet « entreprise », que l’Etat ou les Caisses d’allocation
familiale versent des sommes aux employeurs quand une de leurs
salariées attend puis met au monde un bébé.
Où prendre l’argent ? Cette question est moins
difficile qu’il n’y paraît de prime abord. L’Etat subventionne
massivement les entreprises en réduisant les charges patronales
pour diverses mauvaises raisons. Supprimer cette pratique
permettrait à la fois d’indemniser convenablement les employeurs
(et, par leur entremise, certains membres de leur personnel) pour
leur contribution au service public de la maternité, de
subventionner les emplois réellement menacés de délocalisation,
et de diminuer le déficit public.