La vie commune a bien des avantages. Matériels, car
il faut par exemple moins de mètres carrés pour loger 4 personnes
ensemble que séparément. En termes de sécurité, pour les accidents
de la vie, les revenus, les agressions. Pour avoir de la
compagnie, la compagnie de personnes suffisamment semblables pour
qu’on se comprenne, et suffisamment différentes pour qu’on se
complète. Et puis le couple conjugal, officiellement marié ou non,
est la meilleure formule pour mener une vie sexuelle en osmose
avec un rapport affectif qui va s’approfondissant.
Ce couple est alliance : un pacte par lequel chacun
devient responsable du bonheur de l’autre. Les époux expérimentent
qu’il y a beaucoup de plaisir à donner, et plus de plaisir à
recevoir qu’à prendre. Renonçant à s’emparer, à contraindre, ils
goûtent la joie d’avoir néanmoins beaucoup, parce le conjoint
donne de sa propre volonté – par amour. Cet amour conjugal oblatif
a beau être souvent remplacé dans la pratique par des
comportements égocentriques, il n’en est pas moins l’idéal qui
peut animer une vie, et c’est parce qu’elle est porteuse de cet
idéal que la famille a tant de succès.
La famille peut exister du seul fait de
l’alliance : c’est l’expérience que font bien des couples sans
enfants, et que méconnaissent ceux qui voudraient baser la famille
essentiellement sur la filiation. Ceci étant, fort heureusement,
la grande majorité des couples qui veulent avoir des enfants en
ont, et la famille devient alors le lieu par excellence de
l’éducation. On a là un exemple de la plasticité de l’institution
familiale : qu’il y ait dix enfants, deux, ou zéro, que les
enfants soient des bébés totalement dépendants ou des adultes
ayant leur métier … et ayant fondé leur propre foyer, la famille
prend la forme adéquate, évolue, accompagne la vie qui est
changement perpétuel.
Cette souplesse, la famille la doit en partie au
fait qu’elle est réseau. Au delà de papa, maman et les enfants (la
famille dite « nucléaire ») s’étend une nébuleuse, plus ou moins
vaste, de personnes rattachées les unes aux autres par des
sentiments et une histoire. Un réseau dont les membres se veulent
du bien – du moins est-ce l’idéal, souvent démenti par la réalité,
mais en un sens plus fort qu’elle, car ceux-là même qui agissent
par intérêt ou par vindicte ont la nostalgie de ce climat
familial, c’est-à-dire où l’on se porte de l’affection les uns aux
autres. Peut-être est-ce plus facile entre petits-enfants et
grands-parents qu’entre frères et sœurs, mais justement parce que
les rapports au sein de la fratrie ne deviennent harmonieux que
par construction, celle-ci est au plus haut point éducatrice du
vivre-ensemble. La fraternité ne figure pas sans raison au fronton
des édifices publics !
Le rapport entre famille et travail est souvent
examiné sous l’angle de la compatibilité entre l’exercice d’une
profession et la vie de famille ; il va en fait bien au delà.
L’entrée dans le monde du travail est préparée – bien ou mal – par
la façon dont les enfants appréhendent ce monde à travers ce que
vivent et ce qu’en disent les membres de leur famille qui en font
partie. C’est en famille que l’on apprend qu’il est normal de
travailler ; c’est aussi en famille que l’on apprend l’existence
de normes à respecter, y compris au travail. Et puis la famille
est au premier rang pour la formation des compétences
relationnelles, devenues de plus en plus importantes pour la bonne
marche des entreprises et des administrations comme pour les
services à la personne.
La réflexion sur le rôle de la famille dans la
dimension professionnelle de l’existence s’élargit naturellement
en réflexion sur le thème « famille et bien commun », objet de la
seconde partie.
La famille, ce n’est pas la moindre de ses
qualités, est un formidable instrument de liberté. Il suffit de
constater combien les totalitarismes et autres dictatures se sont
méfiés de la famille pour saisir que, s’il arrive qu’elle soit
instrumentalisée par des institutions peu respectueuses des
libertés individuelles, la famille est fondamentalement au service
de la liberté de ses membres. C’est en son sein que s’effectue la
transmission, le renouvellement et le développement d’une pensée
indépendante de la manière de voir les choses que tel ou tel
pouvoir voudrait imposer. L’intimité familiale sert de rempart et
de matrice à la liberté d’opinion, menacée par toutes sortes de
conditionnements. En évoluant d’une forme pyramidale, autoritaire,
quelque peu oppressive, vers une structure de réseau, où chacun
peut développer ses propres talents, la famille a accompagné,
facilité, et en partie suscité, la transformation libérale de nos
sociétés jadis peu tolérantes. Elle constitue le premier des corps
intermédiaires, ces structures indispensables pour que le citoyen
ne soit pas seul face à l’Etat, réduit à l’impuissance.
La famille crée aussi un climat et des conditions
favorables à l’innovation. Qu’elle soit un vecteur de la tradition
ne s’y oppose pas, tout au contraire. En effet on n’invente pas à
partir de rien, mais en s’appuyant, le cas échéant pour les
contredire, sur des idées, des techniques, des organisations, des
manières de faire venues du passé. Un milieu est favorable à la
création lorsqu’il est porteur à la fois de cet héritage et d’une
grande ouverture d’esprit : il faut avoir à disposition ce qui
nous vient du passé, sans le mépriser ni le sacraliser, en étant
disposé à y apporter des changements sans pour autant être
fanatique du changement pour le changement. Or la famille a fait
historiquement la preuve qu’elle a de telles dispositions, qu’elle
sait transmettre sans inhiber la volonté d’aller de l’avant.
Probablement parce qu’elle est le lieu d’accueil de la vie, qui
est indissociablement transmission (le patrimoine génétique) et
innovation.
L’économie tient une place considérable dans les
sociétés contemporaines ; or il se trouve que la famille tient une
place non moins considérable dans l’économie, dont elle est un
acteur essentiel. D’abord dans le domaine de la consommation,
pratique majoritairement familiale, ce qui a pour conséquence de
placer la famille au cœur des dispositifs statistiques de mesure
des niveaux de vie. Ensuite parce que la famille est le producteur
principal du facteur de production devenu de loin le plus
important, le capital humain. Pour produire des hommes, et plus
précisément des hommes ayant les qualités requises pour faire
tourner la machine économique, des hommes ayant le cœur à
l’ouvrage, on compte implicitement sur la famille.
Le renouvellement des générations est le fondement
des retraites par répartition : comme le disait Sauvy, pas
d’enfants, pas de retraites ! C’était vrai jadis, à l’époque où
les enfants avaient le devoir de s’occuper de leurs propres
parents devenus âgés ; ce l’est toujours maintenant que le
processus a été socialisé, l’ensemble des personnes âgées comptant
sur l’ensemble des adultes pour passer un quart de siècle à l’abri
du besoin, sans travailler. On pourrait ajouter que des enfants
mal préparés à exercer une activité professionnelle, manquant des
qualités humaines dont la famille est la matrice, ne procureront
pas à leurs aînés des retraites bien généreuses. Malheureusement,
le législateur n’a pas encore compris à quel point la retraite par
répartition est d’essence familiale, pas plus qu’il n’a compris la
nécessité d’une réforme des retraites faisant une large place à
l’attribution des droits à pension au prorata des enfants élevés.
La famille est l’avenir de nos retraites ; reste aux pouvoirs
publics à s’en rendre compte !
C’est aussi à l’atout famille qu’il faudrait avoir
davantage recours pour sauvegarder et améliorer l’ensemble de nos
politiques sociales. Les disfonctionnements familiaux sont à
l’origine d’une partie importante des suicides, des addictions à
l’alcool ou aux stupéfiants, des échecs scolaires, des incivilités
et de la délinquance, des solitudes : on s’aperçoit « en creux »
de l’utilité de la famille quand celle-ci assume mal les fonctions
pour lesquelles, implicitement, on compte sur elle pour que la
société soit vivable. Par ailleurs, en cas de plongée dans la
misère et plus généralement dans les épreuves de la vie, c’est
l’existence d’une famille, fut-elle imparfaite, qui donne l’envie
et la force de s’en sortir plutôt que de se laisser couler. Quant
à l’entraide familiale, elle est toujours vivace, même si les
personnes venues du Tiers Monde s’étonnent de constater qu’en
Europe beaucoup de fonctions de solidarité ont été transférées des
familles, qui les assument entièrement chez eux, à des organismes
de protection sociale : à y regarder de plus près on s’aperçoit
que l’on a affaire surtout à un partage des rôles entre ces
organismes et les familles, sans la collaboration desquelles ils
auraient beaucoup de difficulté à faire leur travail.
En conclusion les points de vue pessimistes et
alarmistes relatifs à la famille paraissent excessifs. Certes, il
existe un écart important entre les espoirs que les hommes mettent
dans la famille, et la réalité, qui comporte beaucoup
d’imperfections et de blessures. Mais ni l’homme, ni la famille,
ni aucune institution n’ont jamais atteint la perfection. Si on la
compare aux autres institutions, la famille ne se débrouille pas
mal du tout ! L’Etat est de plus en plus souvent un problème ; la
famille, dans la majorité des cas, est une solution, ou du moins
apporte des éléments de solution. L’opinion publique ne se trompe
donc pas quand elle manifeste son attachement à la famille.
Certes, la famille remplirait encore mieux son rôle au service de
l’épanouissement des personnes et du bon fonctionnement de la
société si les pouvoirs publics avaient une meilleure intelligence
de son rôle et, cessant de prétendre l’aider, lui rendaient tout
simplement justice ; mais elle n’en est pas moins la plus belle et
la plus utile invention de l’espèce humaine.