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Aspects psychologiques de la naissance 

 

Une interview de Sylvie EPELBOIN, gynécologue-obstétricienne à l’Hôpital Saint-Vincent-de-Paul à Paris par Dominique MA.RCILHACY.

 Le Dr EPELBOIN y est également responsable du centre de fécondation in vitro. De par son activité professionnelle, de par sa qualité de mère de 3 enfants, elle a toujours été très sensible aux aspects psychologiques - voire anthropologiques - de la naissance.

QUESTION : Docteur, l'image d'Epinal de la future mère comblée correspond-elle toujours à la réalité ?

Oui et non. Rien n’est plus ambivalent que le désir d’avoir un enfant. C’est à la fois un besoin irrépressible, biologique même et la source d’une très profonde remise en cause personnelle. Toute petite fille s’est imaginée devenir une maman mais il y a plus qu’un pas entre ces rêveries et la réalité. Avoir un enfant signifie changer de statut : passer de celui de fille à celui de mère. Avoir un enfant signifie chambouler de fond en comble sa vie matérielle, sa vie de couple et sa vie professionnelle. Il n’est pas trop de 9 mois pour accepter pareil changement. En même temps que l’enfant est désiré, bien souvent sa venue est redoutée. L’ambivalence de ce désir d’enfant paraît très clairement chez 2 types de couples que j’ai l’habitude de côtoyer. Tout d’abord ceux qui attendent tout de suite un enfant, sitôt le mariage. Bien souvent, cela va trop vite pour eux : la femme en particulier a du mal à devenir mère, et non plus seulement femme par rapport à son mari. Le couple s’inquiète des questions matérielles, voit dans la grossesse un frein à la réalisation professionnelle et financière de la famille.

A l’inverse, l’ambiguïté du désir d’enfant est très sensible chez les couples stériles : ils ont souvent attendu longtemps que ça soit « le bon moment » et lorsque ça l’est, pas d’enfant!... La médecine prend alors le relais et va les obliger à élaborer un projet d’enfant de façon très affirmative, à figer les arguments en faveur de ce projet. Et parfois, lorsqu’une grossesse commence, ces couples éprouvent un véritable « blanc affectif ». Ils se refusent le droit d’être ambivalent face à un enfant qui leur a demandé tant d’effort. Ils n’osent pas l’exprimer devant l’équipe médicale à laquelle ils estiment devoir de la reconnaissance. Les femmes sont perdues face à ce sentiment, craignant d’être de mauvaises mères par anticipation. Elles s’en punissent souvent par des nausées, de forts vomissements, des déprimes non expliquées.

Il faut dire, je crois, à une femme enceinte qu’elle n’est pas obligée d’être heureuse tout de suite, qu’elle a le temps d’attendre.

D’ailleurs, au fil de la grossesse, l’enfant va progressivement s’imposer, l’ambivalence de sa mère va s’atténuer. A cet égard, notre médecine moderne qui permet de déceler très précocement les grossesses introduit un décalage parfois difficile à vivre entre le moment où une femme apprend qu’elle est enceinte et celui où l’enfant s’impose réellement à elle.

QUESTION : Comment notre société réagit-elle face à la naissance ?*

La naissance d’un enfant c’est un grand événement. Aujourd’hui, pour bien des couples la naissance d’un enfant est le premier acte public qu’ils osent. N’oublions pas que 35 % des enfants naissent hors mariage. Leur arrivée fait donc l’objet d’une célébration particulièrement importante.

Toute naissance d’ailleurs est un moment central dans la vie sociale. C’est l’occasion d’évoquer un deuil récent, de reconstituer une lignée familiale et de s’y inscrire comme un maillon.

QUESTION : Et les femmes, personnellement comment vivent-elles le moment de l’accouchement ?

L’accouchement c’est d’abord un très grand traumatisme à la fois physiologiquement et psychologiquement.

Psychologiquement, la façon de vivre son accouchement est étroitement lié au contexte qui l’a précédé. Une femme qui attend seule un enfant peut éprouver un grand sentiment d’abandon : ‘je suis seule pour accoucher, je serai seule pour l’élever ». Certaines femmes ne souhaitent pas accoucher car l’attention dont elles se sentent l’objet pendant la grossesse disparaîtra avec la naissance. D’autres voient toute leur vie passée défiler devant elles. Ce qui est commun à toutes, c’est une extrême fragilité.

Au-delà de ces aspect psychologique, l’accouchement est un moment fondateur, extrêmement fort et violent. C’est d’abord un événement qu’on ne maîtrise pas. L’arrivée des douleurs, la passage de l’enfant est inéluctable. On ne peut pas l’interrompre, cela doit se faite. C’est une partie de la femme qui se détache d’elle.

L’accouchement est aussi un moment terriblement cru et physique. Pour mettre au monde un enfant, la femme adopte une position qu’on utilise pour l’amour. Il y a un total dépassement des convenances, un complet mélange de toutes les substances humaines (sang, glaires, excréments) associées au cours d’un événement à la fois archaïque et sublime.

QUESTION : Qu’éprouvent les femmes pour lesquelles une césarienne est nécessaire ?

Elles réagissent très différemment selon que la césarienne est décidée « à froid » et programmée à l’avance ou qu’elle est faite parce qu’au cours de l’accouchement, elle s’avère nécessaire.

On pourrait croire que le premier cas est idéal, que la césarienne « programmée » évite beaucoup de fatigue à la jeune mère et, ce faisant bien des « baby blues ». C’est tout à l’inverse : les déprimes sont plus fréquentes, la femme s’est sentie totalement passive et jette souvent un regard étrange sur son bébé ; elle regrette de n’avoir pas vécu avec lui l’aventure de sa naissance. Lorsqu’une césarienne est décidée en cours d’accouchement, au contraire, la femme a eu le sentiment d’avoir participé aux côtés de l’équipe, d’avoir fait son possible et même si elle est plus fatiguée, même si l’opération est décidée dans le stress et la bousculade, elle aura eu le plaisir d’avoir tenté d’accoucher normalement.

Autant je considère que la douleur n’est jamais nécessaire au bon vécu de l’accouchement qu’elle rend parfois une mère incapable d’accueillir son petit tant elle est épuisée, autant j’observe qu’il est important pour une femme d’avoir pleinement vécu la naissance, combien elle se sent fière d’avoir surmonté cette épreuve.

Avec une césarienne programmée (et c’est parfois inévitable), c’est beaucoup du mystère et de la richesse de l’accouchement qui est retiré à la femme.

QUESTION : Et les pères dans tout cela ? Que pensez-vous de leur participation à l’accouchement ?

Alors qu’il y a 40 ans, les pères étaient interdits en salle d’accouchement, leur présence est maintenant obligatoire. Ca n’est pas mieux ! On les culpabilise s’ils ne tiennent pas à assister à la naissance, on leur fait comprendre qu’ils ne sont pas des hommes à la hauteur.

Or rien n’est plus subjectif que cette question. Certains couples trouvent très important de partager ce moment-là mais d’autres ne le souhaitent pas ; ils ont une sorte de pudeur qu’il me paraît important de respecter.

D’ailleurs, si on impose aux pères d’assister à l’accouchement quand ils ne le désirent pas, ils trouvent généralement le moyen de « se planquer ». Beaucoup le font derrière leur camescope, trop préoccupés du réglage de l’image et du son pour qu’on puisse leur demander une autre participation. Je me souviens aussi d’un père dissimulé derrière le journal « Le Monde » et qui disait d’une voix tranquille à sa femme à laquelle on appliquait les forceps « Pousse, chérie, puisqu’on te dit de pousser ! »

Il ne faut pas obliger les pères à assister à tout. Pour eux, comme pour les mères, la naissance est un grand moment d’émotion qui permet d’avancer en soi, de construire des projets d’avenir. Il faut les laisser vivre comme ils le ressentent. Et, auprès d’une accouchée, la présence d’une mère ou d’une amie chère peut être également bienfaisante.

QUESTION : Quels conseils donneriez-vous à l’entourage d’une future maman ?

De ne pas s’offusquer de la distance, du « blanc effectif » qu’une jeune mère peut éprouver pour son nourrisson. Certaines mères sont mêmes complètement sidérées par ce qui leur arrive. C’est normal. Avoir un enfant dans les bras n’a rien à voir avec avoir un enfant dans le ventre.

L’amour immédiat entre un enfant et sa mère, c’est extrêmement rare. Il faut que l’un et l’autre s’adoptent, que la mère surmonte son ambiguïté, tisse les liens avec son enfant, doucement et patiemment.

Il faut dire à une jeune accouchée qu’elle a le droit de ne pas être totalement épanouie, que l’instinct maternel ne vient pas tout de suite. Mais il viendra, qu’elle se tranquillise. Laissez-lui le temps d’exprimer ses émotions, accordez lui la liberté de dire ce qu’elle ressent. C’est d’ailleurs un rôle du père que de soutenir sa femme dans ces moments-là, avec fermeté mais sans être trop protecteur.

QUESTION : Et votre impression personnelle après avoir fait naître tant de petits, aidé tant de couples stériles ?

Que ce « Tu enfanteras » est toujours aussi extraordinaire !

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