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Aspects
psychologiques de la naissance
QUESTION
: Docteur, l'image d'Epinal de la
future mère comblée correspond-elle toujours à la réalité ?
Oui
et non. Rien n’est plus ambivalent que le désir d’avoir un enfant. C’est
à la fois un besoin irrépressible, biologique même et la source d’une très
profonde remise en cause personnelle. Toute petite fille s’est imaginée
devenir une maman mais il y a plus qu’un pas entre ces rêveries et la réalité.
Avoir un enfant signifie changer de statut : passer de celui de fille à celui
de mère. Avoir un enfant signifie chambouler de fond en comble sa vie matérielle,
sa vie de couple et sa vie professionnelle. Il n’est pas trop de 9 mois pour
accepter pareil changement. En même temps que l’enfant est désiré, bien
souvent sa venue est redoutée. L’ambivalence de ce désir d’enfant paraît
très clairement chez 2 types de couples que j’ai l’habitude de côtoyer.
Tout d’abord ceux qui attendent tout de suite un enfant, sitôt le mariage.
Bien souvent, cela va trop vite pour eux : la femme en particulier a du mal à
devenir mère, et non plus seulement femme par rapport à son mari. Le couple
s’inquiète des questions matérielles, voit dans la grossesse un frein à la
réalisation professionnelle et financière de la famille.
A
l’inverse, l’ambiguïté du désir d’enfant est très sensible chez les
couples stériles : ils ont souvent attendu longtemps que ça soit « le
bon moment » et lorsque ça l’est, pas d’enfant!... La médecine prend
alors le relais et va les obliger à élaborer un projet d’enfant de façon très
affirmative, à figer les arguments en faveur de ce projet. Et parfois,
lorsqu’une grossesse commence, ces couples éprouvent un véritable « blanc
affectif ». Ils se refusent le droit d’être ambivalent face à un
enfant qui leur a demandé tant d’effort. Ils n’osent pas l’exprimer
devant l’équipe médicale à laquelle ils estiment devoir de la
reconnaissance. Les femmes sont perdues face à ce sentiment, craignant d’être
de mauvaises mères par anticipation. Elles s’en punissent souvent par des
nausées, de forts vomissements, des déprimes non expliquées.
Il
faut dire, je crois, à une femme enceinte qu’elle n’est pas obligée d’être
heureuse tout de suite, qu’elle a le temps d’attendre.
D’ailleurs,
au fil de la grossesse, l’enfant va progressivement s’imposer,
l’ambivalence de sa mère va s’atténuer. A cet égard, notre médecine
moderne qui permet de déceler très précocement les grossesses introduit un décalage
parfois difficile à vivre entre le moment où une femme apprend qu’elle est
enceinte et celui où l’enfant s’impose réellement à elle. QUESTION
: Comment notre société réagit-elle face à la naissance ?*
La
naissance d’un enfant c’est un grand événement. Aujourd’hui, pour bien
des couples la naissance d’un enfant est le premier acte public qu’ils
osent. N’oublions pas que 35 % des enfants naissent hors mariage. Leur arrivée
fait donc l’objet d’une célébration particulièrement importante.
Toute
naissance d’ailleurs est un moment central dans la vie sociale. C’est
l’occasion d’évoquer un deuil récent, de reconstituer une lignée
familiale et de s’y inscrire comme un maillon.
QUESTION
: Et les femmes, personnellement comment vivent-elles le moment de
l’accouchement ?
L’accouchement
c’est d’abord un très grand traumatisme à la fois physiologiquement et
psychologiquement.
Psychologiquement,
la façon de vivre son accouchement est étroitement lié au contexte qui l’a
précédé. Une femme qui attend seule un enfant peut éprouver un grand
sentiment d’abandon : ‘je suis seule pour accoucher, je serai seule pour
l’élever ». Certaines femmes ne souhaitent pas accoucher car
l’attention dont elles se sentent l’objet pendant la grossesse disparaîtra
avec la naissance. D’autres voient toute leur vie passée défiler devant
elles. Ce qui est commun à toutes, c’est une extrême fragilité.
Au-delà
de ces aspect psychologique, l’accouchement est un moment fondateur, extrêmement
fort et violent. C’est d’abord un événement qu’on ne maîtrise pas.
L’arrivée des douleurs, la passage de l’enfant est inéluctable. On ne peut
pas l’interrompre, cela doit se faite. C’est une partie de la femme qui se détache
d’elle.
L’accouchement
est aussi un moment terriblement cru et physique. Pour mettre au monde un
enfant, la femme adopte une position qu’on utilise pour l’amour. Il y a un
total dépassement des convenances, un complet mélange de toutes les substances
humaines (sang, glaires, excréments) associées au cours d’un événement à
la fois archaïque et sublime.
QUESTION
: Qu’éprouvent les femmes pour lesquelles une césarienne est nécessaire ?
Elles
réagissent très différemment selon que la césarienne est décidée
« à froid » et programmée à l’avance ou qu’elle est faite
parce qu’au cours de l’accouchement, elle s’avère nécessaire.
On
pourrait croire que le premier cas est idéal, que la césarienne « programmée »
évite beaucoup de fatigue à la jeune mère et, ce faisant bien des « baby
blues ». C’est tout à l’inverse : les déprimes sont plus fréquentes,
la femme s’est sentie totalement passive et jette souvent un regard étrange
sur son bébé ; elle regrette de n’avoir pas vécu avec lui l’aventure de
sa naissance. Lorsqu’une césarienne est décidée en cours d’accouchement,
au contraire, la femme a eu le sentiment d’avoir participé aux côtés de
l’équipe, d’avoir fait son possible et même si elle est plus fatiguée, même
si l’opération est décidée dans le stress et la bousculade, elle aura eu le
plaisir d’avoir tenté d’accoucher normalement.
Autant
je considère que la douleur n’est jamais nécessaire au bon vécu de
l’accouchement qu’elle rend parfois une mère incapable d’accueillir son
petit tant elle est épuisée, autant j’observe qu’il est important pour une
femme d’avoir pleinement vécu la naissance, combien elle se sent fière
d’avoir surmonté cette épreuve.
Avec
une césarienne programmée (et c’est parfois inévitable), c’est beaucoup
du mystère et de la richesse de l’accouchement qui est retiré à la femme. QUESTION
:
Et les pères dans tout cela ? Que pensez-vous de leur participation à
l’accouchement ?
Alors
qu’il y a 40 ans, les pères étaient interdits en salle d’accouchement,
leur présence est maintenant obligatoire. Ca n’est pas mieux ! On les
culpabilise s’ils ne tiennent pas à assister à la naissance, on leur fait
comprendre qu’ils ne sont pas des hommes à la hauteur.
Or
rien n’est plus subjectif que cette question. Certains couples trouvent très
important de partager ce moment-là mais d’autres ne le souhaitent pas ; ils
ont une sorte de pudeur qu’il me paraît important de respecter.
D’ailleurs,
si on impose aux pères d’assister à l’accouchement quand ils ne le désirent
pas, ils trouvent généralement le moyen de « se planquer ».
Beaucoup le font derrière leur camescope, trop préoccupés du réglage de
l’image et du son pour qu’on puisse leur demander une autre participation.
Je me souviens aussi d’un père dissimulé derrière le journal « Le
Monde » et qui disait d’une voix tranquille à sa femme à laquelle on
appliquait les forceps « Pousse, chérie, puisqu’on te dit de pousser ! »
Il
ne faut pas obliger les pères à assister à tout. Pour eux, comme pour les mères,
la naissance est un grand moment d’émotion qui permet d’avancer en soi, de
construire des projets d’avenir. Il faut les laisser vivre comme ils le
ressentent. Et, auprès d’une accouchée, la présence d’une mère ou
d’une amie chère peut être également bienfaisante.
QUESTION
: Quels conseils donneriez-vous à l’entourage d’une future maman ?
De
ne pas s’offusquer de la distance, du « blanc effectif » qu’une
jeune mère peut éprouver pour son nourrisson. Certaines mères sont mêmes
complètement sidérées par ce qui leur arrive. C’est normal. Avoir un enfant
dans les bras n’a rien à voir avec avoir un enfant dans le ventre.
L’amour
immédiat entre un enfant et sa mère, c’est extrêmement rare. Il faut que
l’un et l’autre s’adoptent, que la mère surmonte son ambiguïté, tisse
les liens avec son enfant, doucement et patiemment.
Il
faut dire à une jeune accouchée qu’elle a le droit de ne pas être
totalement épanouie, que l’instinct maternel ne vient pas tout de suite. Mais
il viendra, qu’elle se tranquillise. Laissez-lui le temps d’exprimer ses émotions,
accordez lui la liberté de dire ce qu’elle ressent. C’est d’ailleurs un rôle
du père que de soutenir sa femme dans ces moments-là, avec fermeté mais sans
être trop protecteur.
QUESTION
: Et votre impression personnelle
après avoir fait naître tant de petits, aidé tant de couples stériles ?
Que
ce « Tu enfanteras » est toujours aussi extraordinaire ! |