Le rôle
du père
Comment
l'absence des pères explique la violence des jeunes : le témoignage d'un
éducateur
Union
des Familles : Quel rôle le père a t-il
dans l'éducation de ses enfants?
Jean-Marie Petitclerc: Un
des principaux rôles du père est de poser des limites. C'est un rempart contre
un amour trop fusionnel avec la mère. Inconsciemment, il signifie à son enfant
: "Ta mère n'est pas à toi, c'est ma femme".
Le rôle du père, c'est de conjuguer
amour et loi, de lui dire : "Je te dis non parce que je t'aime".
Un enfant se construit grâce à des repères et pas uniquement dans la
satisfaction immédiate de ses désirs. Dans mon métier d'éducateur, je
rencontre beaucoup d'adolescents qui sont en quête de limites qui n'ont pas
été correctement posées. On mesure seulement maintenant l'importance du rôle
du père, qui a été un peu effacé par la législation des années 70-72. Un
projet de loi est d'ailleurs en attente pour le restaurer.
Union
des Familles
: Le père serait donc
aujourd'hui trop souvent absent dans l'éducation de ses enfants?
Jean-Marie Petitclerc: : Il faut savoir que
60% des enfants de divorcés n'ont aucun contact avec leur père et seulement
15% des pères obtiennent la garde principale de leur enfant.
Mais il y a absence et absence. La pire
absence, ce n'est pas l'absence physique, c'est le désintérêt. Imaginons un
cadre qui rentre tard de son travail. S'il est capable malgré tout, pendant un
quart d'heure de faire abstraction de ses préoccupations pour aller dire
bonsoir à ses enfants, écouter ce qu'ils ont à dire, être disponible, il est
présent. D'autant plus si, dans la journée, la mère a dit : "J'en
parlerai à ton père ce soir". Ce père-là est présent dans la
tête de l'enfant et il sait qu'il peut compter sur lui.
Par contre un père chômeur, trop en
difficulté pour être disponible malgré sa présence physique, pourra ne pas
compter beaucoup. En cas de divorce, un père qui continue à manifester de
l'intérêt à ses enfants reste présent et son absence pourra ne pas
entraîner de séquelles trop graves.
Union
des Familles : Quelles peuvent être les
séquelles de l'absence du père pour un enfant?
Jean-Marie Petitclerc: : L'absence du père
peut avoir deux conséquences graves pour l'enfant :
Premièrement
l'absence de modèle d'identification pour le garçon et d'image de l'autre sexe
pour la fille ; deuxièmement la difficulté à intégrer des limites.
Union
des Familles : Les séquelles de
l'absence du père sont-elles différentes de celle de l'absence d'une mère?
Jean-Marie Petitclerc : : La carence
d'affection maternelle est d'une autre nature. L'enfant a naturellement
une bonne image de la mère. Lorsqu'elle manque, il s'en rend responsable en se
disant : "Je n'ai pas été assez gentil pour que ma mère m'aime".
Dans la vie sociale, ces enfants
provoquent souvent des attitudes de rejet. Ils feront tout pour casser une
relation, car ils pensent que si elle n'est pas incassable, cela ne vaut pas le
coup de s'y lancer. Dès qu'un éducateur s'intéresse à eux, ils se rendent
épouvantables.
J'ai connu un adolescent qui avait
marqué sur sa porte : "Ici vit le diable !". Sa mère l'avait
abandonné. La carence de la mère peut être très grave dans l'enfance. Par
contre, celle du père est plus grave à l'adolescence.
Union
des Familles : D'où cette explosion de la
violence chez certains jeunes à laquelle nous assistons, notamment dans les
banlieues difficiles ?
Jean-Marie Petitclerc: : Cette violence est
en effet très préoccupante, et les adolescents, qui peuvent aujourd'hui
s'entretuer pour des raisons futiles, en sont les premières victimes. Le
psychanalyste Tony Anatrella qui s'est interrogé sur les causes de ce
phénomène, a écrit : "Une société sans père est une société sana
repère". D'après lui, la montée de la violence à laquelle nous
assistons aujourd'hui n'est pas seulement due aux phénomènes d'exclusion, mais
elle est aussi une conséquence de l'effacement du rôle des pères.
La violence n'est pas un phénomène
nouveau. Comme le dit André Comte-Sponville, l'agressivité est naturelle chez
l'être humain. Par contre, la convivialité et la paix sont le fruit de
l'éducation. Ce qui est nouveau aujourd'hui, c'est l'absence de crédibilité
des adultes pour réguler cette violence et, chez les jeunes, l'absence de
repères et de limites. A Argenteuil, un gamin de 1' ans a mortellement blessé
avec un couteau un autre de 16 ans pour un blouson prêté et rendu sali. Je ne
partage pas l'avis de certains psychiatres évoquant des désordres graves de la
personnalité. Ce sont, en fait des enfants comme les autres. Ces enfants
souffrent d'un déficit d'éducation : ils n'ont pas appris à supporter la
frustration.
Le problème de la violence des jeunes
n'est donc pas d'abord un problème de jeunes, mais un problème d'adultes.
Comment se fait-il que notre génération soit en si grande difficulté pour
exercer sa mission d'apprentissage de la régulation de la violence auprès des
enfants et des adolescents?
Le père est le premier à qui cette
mission est confiée. Plutôt que de sombrer dans les accusations faciles de
"pères démissionnaires", il faut travailler à aider les pères à
jouer leur rôle. C'est pourquoi à Argenteuil, dans l'association Le
Valdocco où j'exerce mon métier d'éducateur, nous avons créé un réseau
d'écoute, d'appui et d'accompagnement des parents sous forme de groupes de
parole.
Union
des Familles
: Parce qu'il est difficile
d'être père aujourd'hui ?
Jean-Marie Petitclerc: : On accuse souvent
les pères d'être "démissionnaires" aujourd'hui. Personnellement, je
rencontre beaucoup plus de pères dépassés. C'est vrai, il est difficile
d'être père aujourd'hui.
Tout d'abord, par manque de
crédibilité. L'exclusion sociale du père peut entraîner des réactions
telles celle-ci : "Ce n'est pas toi qui fous rien, qui peux me dire
quelque chose !".
D'autre part, on vit aujourd'hui dans un
contexte de pluralisme des valeurs. Hier, lorsqu'on lui disait quelque chose,
l'enfant demandait : "Pourquoi ?", et le père répondait :
"Parce que". Maintenant l'enfant rajoute : "Parce que
quoi ?". Le père doit légitimer ses règles, argumenter, témoigner
de ses valeurs. Et souvent il n'est pas formé à cela.
Union
des Familles : Quelle pourrait être alors
une bonne autorité paternelle ?
Jean-Marie Petitclerc: : Le rôle essentiel
de l'autorité paternelle est de sécuriser et de responsabiliser. Sécuriser,
c'est être capable de dire non. Si on lui dit toujours oui, l'enfant risque de
sombrer dans la toute puissance. Il va croire que tous ses désirs peuvent
devenir réalité, ce qui est angoissant pour lui. Responsabiliser, c'est
développer sa capacité à devenir acteur de sa vie.
Une bonne autorité, c'est une autorité
que l'enfant accepte, et pour cela trois critères sont nécessaires :